„Seigneur, donne-moi de l'eau.“

Sainte Thérèse d'Avila et la Samaritaine de l'Évangile de Jean (Jean 4,1–42)

P. Vojtěch de sainte Hedwige, OCD

Pratiquement chacun d'entre nous a sa « scène préférée » des Évangiles, qui lui parle plus que les autres, l'interpelle, en un mot : c'est « la sienne ».

Il en va de même dans la vie des saints : ils ont aussi leurs passages bibliques qui les interpellent profondément. Non pas qu'ils négligent les autres péricopes et le message global des Écritures, mais uniquement ces quelques textes étaient si importants pour eux qu'ils ont influencé décisivement leur vie : leur ont donné une nouvelle direction essentielle et significative.

Un exemple typique peut ici être le récit de la vie de saint Antoine le Grand, tel que nous le raconte saint Athanase : le jeune Antoine, méditant depuis un certain temps sur la vie de pauvreté, entre un jour dans une église où l'Évangile est en train d’être lu, dans lequel le Seigneur dit au riche : « Si tu veux être parfait, va, vends tes biens et donne-les aux pauvres... » (Mt 19,21). Antoine est tellement captivé par ce texte qu'il quitte immédiatement le temple et distribue tous les biens qu'il a hérités de ses ancêtres...1 Ainsi commence sa vie d'ermite, qui fera de lui « le père de tous les moines ».

Dans la vie de sainte Thérèse d'Avila, nous trouverions sans aucun doute plus de ces scènes d'Évangile ou plus généralement de passages bibliques qui ont eu une importance fondamentale pour sa vie ultérieure. Nous allons néanmoins nous attarder sur une seule : la scène de l'Évangile de Jean, où Jésus converse avec la Samaritaine. Tâchons, en méditant sur les échos de ce texte néotestamentaire dans les écrits de la sainte, de pénétrer le mystère de ce que cette histoire représentait réellement pour Thérèse.

Image dans la chambre de Thérèse

Il faut d'abord commencer par le fait que la scène mentionnée revêt pour la future réformatrice du Carmel une importance telle simplement parce que Thérèse l'a eu devant les yeux depuis son enfance. Elle le mentionne elle-même dans le Livre de la vie :

« Combien de fois je me suis souvenue de l'eau vive dont parlait le Seigneur à la femme samaritaine ! J'accorde beaucoup d'importance à cet événement évangélique, et ce, depuis mon enfance, au point que, sans comprendre ce que je demandais, j'ai souvent prié le Seigneur de me donner de l'eau vive : Dans ma chambre, j'avais une image représentant Jésus près d'un puits, et en dessous était écrit : Domine, da mihi aquam ! » (Ž 30,19).2

Thérèse avait donc cette image sous les yeux depuis son enfance, ce qui est certainement très important : car l'enfant est souvent caractérisé par un vécu des réalités plus inconscient, mais cependant émotionnellement plus fort et imaginativement plus profond. Déjà ici, dans son enfance, se manifeste ce qui sera typique pour la sainte d'Avila tout au long de sa vie : elle se laisse entraînée dans la scène évangélique à laquelle elle réfléchit et s'identifie à la personne qui converse avec Jésus. Les Écritures sont en effet pour Thérèse toujours vivantes, ce ne sont pas de simples récits historiques, mais un modèle toujours valable qui se renouvelle dans la vie des croyants lorsque ceux-ci méditent à leur sujet. Ainsi, il est également très important pour elle cette identification avec la personne à laquelle elle réfléchit, car cela permet à Thérèse de ne pas rester à l'écart comme une spectatrice passive, mais d'élever sa première prière très profonde : « Seigneur, donne-moi de l'eau. »

Il est également certainement significatif que Thérèse puisse s'identifier avec une personne féminine. En parcourant les écrits de la sainte, nous découvrons que d'autres figures bibliques qui lui sont très proches sont en grande partie des femmes : pensons seulement à Marie et Marthe, Marie-Madeleine ou la femme cananéenne.3

C'est une preuve impressionnante de la manière dont la sainte lit les Saintes Écritures avec un tel réalisme, lorsqu'elle s'identifie instinctivement avec ceux qui lui sont les plus proches.

Il est cependant typique pour elle que, par la scène évangélique mentionnée, elle soit spontanément conduite à la prière. Comme nous le verrons plus loin, pour Thérèse, cette « incitation à prier » est totalement caractéristique : bien qu'elle soit encore petite à l'époque et que le fait que l'inscription sous l'image soit en latin contribue à ce qu'elle ne le comprenne pas tout à fait, elle semble instinctivement traduire sa méditation sur l'image directement en prière, en supplication : Domine, da mihi aquam.

Le récit de l'enfance ne serait qu'un charme sympathique, mais en réalité banal de la vie de la sainte, si Thérèse, après être entrée au Carmel, n'avait pas fait quelque chose qui témoignerait du contraire : elle a fait transférer cette image au couvent de l'Incarnation et l'a placée dans sa cellule ! Cela montre clairement l'importance qu'elle lui accorde. Après tout, même certains de ses textes témoignent du fait qu'elle y méditait souvent.4

Symbolique de l'eau et de la soif

La signification de la narration évangélique sur la rencontre du Christ avec la Samaritaine et de la prière qui y est associée sera pleinement appréciée lorsque nous prendrons conscience de ce que la symbolique de l'eau et de la soif signifie pour Thérèse.

À propos de l'eau, la sainte dit qu'elle « se contentait d'un simple regard sur un champ, de l'eau ou des fleurs : ces choses me rappelaient le Créateur, me réveillaient, m'aidaient à la concentration, me servaient de livre... » (Ž 9,5). Un texte encore plus significatif à cet égard se trouve dans Le Château intérieur : « Parce que je suis ignorante et ai peu de talents, je ne trouve rien de plus approprié pour expliquer certaines choses spirituelles que l'eau, que j'aime beaucoup ; j'ai toujours accordé plus d'attention à elle qu'à tout autre élément » (4H 2,2).

Que cela soit vraiment le cas et que l'eau figure parmi les symboles très appréciés de Thérèse est également confirmé par son « traité de la prière » (cf. Ž 11–22), où « l'eau » représente la grâce divine et le « mode d'arrosage du jardin » est le mode de prière.5

Concernant la soif, Thérèse écrit brièvement, mais avec force : « L'expression soif exprime, à mon avis, un ardent désir pour une chose dont quelqu'un a absolument besoin, car sans elle, il mourra » (C 19,8).

La soif comme « désir ardent » de quelque chose dont nous avons absolument besoin pour vivre, et l'eau comme « grâce de la prière », deviennent la clé pour une compréhension plus profonde de l'interprétation que Thérèse fait du passage à propos de la Samaritaine.

Grâce de la concentration

Dans la vie de la réformatrice du Carmel, sa propre soif, celle du désir ardent pour Dieu, se rencontre avec l'eau de la grâce que le Seigneur lui offre et lui donne.

Thérèse en parle magnifiquement en lien avec les distractions qui l'ont tourmentée pendant des années lors de la prière : « Certaines âmes ont une pensée si dissipée, un peu comme des chevaux sans bride, qu'aucun ne peut les arrêter (...) J'ai de la compassion pour elles, car il me semble qu'elles sont des personnes tourmentées par la soif (...) Il arrive que (...) leurs forces les abandonnent, même quand elles ne sont qu'à quelques pas de la source d'eau vive, dont le Seigneur a dit à la Samaritaine que quiconque en boira ne sera plus jamais assoiffé. Quelle véracité dans ces mots prononcés par la Vérité elle-même ! L'âme qui boit cette eau n'aura plus soif de quoi que ce soit de terrestre, mais désire de plus en plus ardemment les choses de la vie éternelle ; cela ne se compare même pas à la soif naturelle. Comme elle aspire si ardemment à cette soif, car elle comprend sa grande valeur. Bien que cela soit très souffrant et épuisant, cela apporte néanmoins tant de douceur, qu'elle apaise l'ardeur en détruisant son inclination aux choses terrestres et la comble du désir des choses célestes. C'est l'une des grandes grâces que Dieu peut accorder à une âme, quand il la laisse ainsi assoiffée, afin qu'elle veuille encore et encore boire de cette eau. » (C 19,2).

Boire de l'eau et éteindre ainsi sa soif ardente signifie donc pour Thérèse parvenir à la concentration, ou dit autrement : pouvoir demeurer intimement avec celui qui est le seul à pouvoir apaiser notre soif. Lorsque la sainte prie : Domine, da mihi aquam, elle demande avant tout de vivre une vie de prière profonde et concentrée, et cela ne signifie finalement rien d'autre que vivre près de Jésus et ainsi dans une communion intime avec la Sainte Trinité.

Idéal de vie en clôture

Cependant, afin de vivre de cette manière, Thérèse a besoin de conditions extérieures qui lui permettent cela. Elle les trouve, après des années de recherche, dans la vocation contemplative d'une moniale vivant en clôture.

Dans la conclusion du Livre de la fondation, elle l'exprime de nouveau en se référant à la femme samaritaine : « Qui ne l'a pas vécu ne peut croire qu'à chaque fondation nous sommes inondées d'une joie incroyable, lorsque nous sommes déjà en clôture, là où personne du monde ne peut entrer. Même si nous aimons beaucoup les gens, il est néanmoins d'un grand réconfort de rester seules. Parfois, j'ai l'impression que c'est comme avec les poissons. Lorsqu'ils sont pêchés du fleuve, ils ne peuvent pas vivre, à moins de retourner là-bas. Ainsi en est-il des âmes qui se sont habituées à vivre dans les rivières de leur Époux. Si elles sont pêchées par les filets de ce monde, elles ne peuvent pas vivre, à moins de revenir là. Je le vois sur mes sœurs et je le sais aussi par ma propre expérience. Les sœurs qui désirent souvent sortir parmi les gens du monde et s'amuser avec eux, qu'elles aient peur. Elles n'ont pas encore pénétré à la source d'eau vive, dont le Seigneur parlait à la Samaritaine. À celles-là, l'Époux s'est caché – et à juste titre – parce qu'il n'a pas suffi pour elles d'être simplement avec lui. J'ai peur que cela provienne de deux raisons : soit elles n'ont pris cette condition que pour lui, soit, même en entrant, elles ne réalisent pas la grande grâce que Dieu leur a faite par une telle vocation. » (Z 31,46).

C'est pourquoi Thérèse fonde des Carmels réformés : elle veut que ses sœurs aient des conditions extérieures qui leur faciliteront le chemin vers la source d'eau vive, vers le Christ. Et la manière de vie contemplative en stricte clôture est alors perçue comme idéale pour que l'on puisse vraiment atteindre ce noble but.

Désert de la sécheresse

Cependant, même lorsque l'on vit vraiment de manière concentrée, sa soif ne disparaît pas complètement. Au contraire : à mesure que l'âme grandit, elle doit traverser des périodes de sècheresse, où d'un côté, le monde ne l'attire pas, mais d'un autre côté, elle ne peut pas non plus être pleinement satisfaite dans la prière.6

Thérèse exprime cela très puissamment dans la sixième chambre du Château intérieur : « Pourquoi l'âme doit-elle encore vivre séparée de son Bien ? Elle connaît une sorte d'étrange solitude, et la société de tous les êtres créés, même des bienheureux, ne lui serait d'aucune utilité si ce n'est auprès de Celui qu'elle aime ; cela l'accablerait plutôt. Elle se voit comme dans les airs, ne peut s'appuyer sur la terre, ni monter au ciel. Elle brûle de soif et ne peut parvenir à l'eau : une soif insupportable qui atteint des dimensions telles qu'elle ne peut être apaisée que par l'eau dont le Seigneur a parlé à la Samaritaine. Elle ne veut rien d'autre et n'obtient pas celle-là. » (6H 11,5).7

L'eau, dont il est question dans le passage évangélique, est pour Thérèse l'union mystique avec Dieu, qui est une avant-goût de l'union plénière avec lui dans la béatitude de la contemplation éternelle. Tant que l'on n'en goûte même pas un peu, on vit sa vie douloureusement et comme un chemin de purification.

Orientation apostolique

Celui qui envisagerait la vie cloîtrée des moniales carmélites déchaussées comme étant fermée sur elles-mêmes et indifférente envers l'extérieur se tromperait énormément. Une telle chose serait même perçue par sainte Thérèse comme étant gratuite et stérile. En réalité, elle était consciente que la vie contemplative au Carmel ne peut pas se refléter seulement dans la croissance personnelle de l'être humain, qui devient à un certain moment terrestre étroite. Au contraire, elle déborde également à l'extérieur, a besoin de se partager et de se transmettre. La sainte est même consciente que la propre croissance dans la sainteté est liée à l'apostolat.

La Samaritaine est également ici pour elle un modèle important qui inspire, voire provoque, à un certain égard : « Je me souviens maintenant de cette sainte Samaritaine, dont j'ai maintes fois réfléchi (...): elle quitte le Seigneur lui-même, afin que ses compatriotes puissent le rencontrer et en tirer du profit. (...) Et pour cet immense amour, elle a mérité qu'on lui croie et a vu combien de biens notre Seigneur a faits dans ce village.

Je pense qu'un des plus grands régalements dans cette vie est que l'on voit que grâce à lui des âmes prospèrent (...) Heureux ceux à qui le Seigneur accorde ces grâces. Ils doivent alors lui servir d'autant plus.

Cette sainte femme courait dans un certain enivrement divin et criait dans les rues (...) Elle avait une grande humilité, c'est vrai, car lorsque le Seigneur lui a parlé de ses péchés, elle ne s'est pas froissée, comme on le fait aujourd'hui dans le monde, qui supporte si mal la vérité, mais elle a répondu qu'elle devait être prophète. – Finalement, on lui a cru et beaucoup de gens du bourg sont sortis à la rencontre du Seigneur. » (M 7,6).

Demande amoureuse

Nous avons vu que lorsque Thérèse médite sur la Samaritaine, se réveille en elle une soif de Dieu, de cette eau qui seule est capable d'apaiser tous les désirs humains, et par conséquent elle demande à Christ : Domine, da mihi aquam (« Seigneur, donne-moi de l'eau »). Elle aspire à une vie de concentration, à une vie de clôture, où l'on se consacre entièrement à Dieu, où l'on doit également traverser des périodes de sècheresse, où l'on est « déchiré » entre le ciel et la terre, et pourtant plus heureux que lorsqu'on était pleinement immergé dans les préoccupations terrestres et mondaines. L'eau que cette soif attire pousse également à témoigner de Jésus, qui la lui donne.

Nous aussi, par l'exemple de Thérèse, sommes invités à découvrir en nous le désir du Dieu vivant, et c'est pourquoi prions Christ : « Seigneur, donne-moi de l'eau. » Et il nous la donnera : l'eau qui nous conduira au silence et à la concentration, l'eau qui, malgré les sécheresses, nous fera traverser le désert de la vie, l'eau qui nous ouvrira même à témoigner de Christ : certains à travers leur vie, d'autres également par leurs mots.

Domine, da mihi aquam.