Brian J. Nolan
La profonde dévotion que Thérèse avait pour saint Joseph n'était dépassée que par son respect pour Marie. Le mari de la Bienheureuse Vierge Marie et le père adoptif de Jésus tenait une place particulière dans la piété de Thérèse depuis son plus jeune âge : « depuis l’enfance, je l’ai vénéré et cette vénération s’est mêlée à mon amour pour la Sainte Vierge. »1 Déjà petite, elle participait aux préparatifs de l’autel de mai dans la maison familiale en recueillant joyeusement « … les plus belles roses… des fleurs des champs et des marguerites poussant le long des chemins ruraux ! »2 Et elle gardait certaines de ses fleurs « … pour la statue de saint Joseph… »3
Thérèse avait une raison exceptionnelle pour sa tendre dévotion à saint Joseph. Quelques semaines après sa naissance, elle fut arrachée au seuil de la mort par son intercession lors des ferventes supplications de sa mère en larmes, Zélie. Deux médecins avaient perdu tout espoir que Thérèse survive à une maladie intestinale qui avait également emporté deux de ses petits frères, tous deux prénommés « Joseph ».
L’intervention miraculeuse de saint Joseph chez les Martin eut lieu au moment où l’on intensifiait le respect pour ce saint, environ deux ans après que le pape Pie IX l’eut proclamé patron de l’Église entière le 8 décembre 1870. La proclamation du pape Pie IX rappelait le pouvoir de saint Joseph d’accomplir le bien pour l’Église (sur terre) depuis le ciel. L’ampleur de l’influence de Joseph est parfaitement expliquée par Basil Cole :
… le patronage universel de saint Joseph est moindre que celui de Marie, mais supérieur à celui de tout autre saint. Le service qui concerne immédiatement et directement le Verbe qui s’est fait chair est définitivement plus élevé que tout autre service, sauf celui d’être mère de Dieu. Et puisque le Christ est la tête du corps mystique, le service de saint Joseph s’applique aussi à tous les membres de l’Église et est la raison fondamentale pour laquelle nous devrions l’honorer d’une manière particulière et nous tourner vers lui dans les moments difficiles…4
Lorsque Thérèse suivit Pauline et Marie – deux de ses quatre sœurs – au Carmel de Lisieux, la place de Joseph dans sa piété ne pouvait trouver meilleur environnement pour grandir. Sa mère spirituelle, sainte Thérèse d'Avila, était exceptionnellement dévouée au « glorieux saint Joseph » et le considérait comme le fondateur de sa réforme et de ses couvents. Et cette dévotion à Joseph était également transmise à ses fils et filles spirituels. Dans son autobiographie, Thérèse écrivit au sujet de saint Joseph : « Je ne me souviens pas d'avoir jamais demandé quoi que ce soit à saint Joseph sans qu’il ne l’ait fait. »5 Thérèse le mentionne dans un de ses – au total plus de cinquante – poèmes, intitulé À notre père saint Joseph (PN 14, strophe 4) :
Sainte Thérèse, notre Mère,
Je t’invoque avec amour.
Elle assure que ta prière
a toujours été exaucée.
Thérèse a prié avec succès saint Joseph pour une puissante intercession dans de nombreux événements importants de sa vie. Par exemple, lorsque le pape Léon XIII assouplit en 1890 les règles qui empêchaient la communion fréquente pour les religieuses, Thérèse y vit une réponse à ses prières envers Joseph. C’est pourquoi, chaque fois qu’elle passait devant sa statue, elle y déposait des fleurs. Et à sa fête, six mois avant que Thérèse ne meure de tuberculose à l’âge de vingt-quatre ans, le 30 septembre 1897, sa sœur aînée et marraine Marie (sœur Marie du Sacré-Cœur) la trouva dans la cellule de saint Joseph. Marie conseilla à Thérèse que, compte tenu de sa santé fragile, il serait préférable qu’elle rentre immédiatement dans sa cellule plutôt que de traîner autour de la cellule de saint Joseph. La sainte répondit qu’elle avait une demande spéciale pour Joseph : « Je suis venue demander à saint Joseph de me gagner de Dieu la grâce de passer mon ciel à faire le bien sur terre. »6
Marie lui dit qu’elle n’avait pas besoin de demander saint Joseph à ce sujet, sachant que Thérèse avait demandé la même chose à saint François Xavier lors d'une neuvaine quelques jours plus tôt (4-12 mars 1897). Mais Thérèse était convaincue que l'intercession de saint Joseph était nécessaire pour son intention.
Céline explique que Thérèse « semblait être poursuivie par le désir de revenir sur terre après sa mort. Elle y pensait toujours… »7 Ce grand désir de Thérèse d’obtenir des âmes pour l’amour de Dieu après sa mort résonna dans le fait que le pape Pie XI déclara le 14 décembre 1927 Thérèse patronne des missions, aux côtés de saint François Xavier.
Cent ans avant que le Concile Vatican II ne mette en lumière « l’exagération malsaine » comme l’un des extrêmes de la piété mariale, Thérèse mettait en garde contre l'admiration exagérée de Notre-Dame. Thérèse se concentrait instinctivement sur l’imitation des vertus de Marie, fondée sur la façon dont nous connaissons la vie de Marie à partir des évangiles. Plutôt que des miracles, des sensations ou des extases, elle trouva dans l’Évangile, en tant que signes de la vie de Marie, la simplicité et l'humilité, une totale dévotion à Jésus dans le service des autres.
La vénération de Thérèse pour saint Joseph correspondait à sa tendre révérence envers Marie et à son éloignement de tout sentimentalisme. Thérèse comprenait bien que la Sainte Famille, comme la plupart d'entre nous, devait faire face aux difficultés de la vie d'un point de vue de foi. Et c’est pourquoi elle préférait les voir dans leur ordinaire et n’aimait pas quand leur vie était exagérément glorifiée :
Par exemple, que l'enfant Jésus avait façonné des petits oiseaux en argile, soufflait dessus et leur donnait la vie.8 Oh, non ! L’enfant Jésus ne faisait pas de tels miracles inutiles, même pour faire plaisir à sa Mère. Pourquoi n’auraient-ils pas été transportés en Égypte par un miracle, qui aurait été si nécessaire et si facile pour Dieu ? Ils y auraient été en un instant. Mais non, dans leur vie, tout se déroulait comme dans la nôtre.
Et combien de labeurs et de désillusions ! Combien de reproches le bon saint Joseph a-t-il reçus ! Combien de fois les gens hésitaient à le payer pour son travail ! Oh, comme nous nous étonnerions si nous savions tout ce qu’ils ont enduré !9
La vénération équilibrée de Thérèse pour saint Joseph repose sur le fait qu'il a connu les soucis humains quotidiens : « … Et le bon saint Joseph ! Oh, comme je l'aime ! À cause de son travail, il ne pouvait pas jeûner. Je le vois, rabotant, s'essuyant parfois le front de la sueur. Oh ! Comme j'ai de la peine pour lui ! Comme leur vie me semble simple ! »10
Les rebondissements de la vie de travailleur de saint Joseph occupent également une place dans l'une des huit pièces de Thérèse : L'Évasion en Égypte. Un des thèmes de cette pièce, que Thérèse a écrite pour les moments de détente communautaire (appelée la récréation), reflète sa conscience de l'inégalité entre riches et pauvres à la fin du dix-neuvième siècle en France. (Ce qui était alors une question fondamentale.) Comme l'explique Guy Gaucher : « Dans les difficultés du charpentier Joseph, nous pouvons voir l'insécurité [du statut] des travailleurs. »11
Et lorsque Thérèse était sur son lit de mort, même à travers d’horribles souffrances, elle savait utiliser son imagination à son avantage spirituel. Quand elle ne pouvait pas boire et manger les aliments qu'on lui servait, elle s'imaginait qu'elle les offrait à la Sainte Famille : « Saint Joseph et le petit Jésus ont chacun reçu une pêche et deux prunes… La Sainte Vierge avait aussi sa part. Quand on me donne du lait avec du rhum, je l'offre à saint Joseph ; je me dis, oh, comme cela fera du bien au pauvre saint Joseph ! »12
Quelques mois avant sa mort, Thérèse s'arrêta un jour dans le jardin du Carmel à Lisieux devant la statue de saint Joseph pour y déposer des fleurs. Lorsqu'on lui demanda si elle le faisait pour obtenir une aide particulière de lui, elle répondit : « Oh non ! Pour lui faire plaisir ! »13 Sa réponse montrait la douce affection qu'elle avait pour saint Joseph.
En voyant la profonde et équilibrée vénération de Thérèse pour saint Joseph, il n'est pas surprenant que la figure de saint Joseph se retrouve également dans son espérance du ciel, exprimée dans la cinquième (dernière) strophe de son poème À saint Joseph :
Après l’exil de cette vie
nous avons un doux espoir :
avec notre chère Mère,
saint Joseph, nous te verrons.
(Tiré de la revue Carmel dans le monde, vol. LVI, n° 2, p. 129–132,
traduit par Jan Novák.)