Chère Marg,
(…) je t'écris par ce magnifique temps ensoleillé, toujours depuis la forêt ; elle se trouve dans la zone des obus d'artillerie, qui tombent environ dix fois par jour et par nuit dans la haute végétation avec un grondement tonitruant, sans d'ailleurs provoquer le moindre émoi. Dans l'air au-dessus de nous, il y a environ dix ballons. D'ailleurs, le front semble incroyablement calme…
Il n'y a aucune raison que tu te préoccupe pour moi. Prie simplement plus ardemment notre Seigneur, afin que ces jours-ci je m'attache plus précisément à Sa Volonté et fasse ce qui peut Lui être utile. En y réfléchissant, il est bon d'être un « caillou poli » par l'Océan Divin. Et puis aussi – comme tu l'as soi-disant compris plus clairement – tout ce qui se perd de nous-mêmes dans un service contraint est un gain ferme, une œuvre de notre existence mise en sécurité de manière définitive.
(Pierre Teilhard de Chardin SJ /1881–1955/, lettre du front, à sa cousine, 10 juillet 1916 ;
cité selon le livre Pierre Teilhard de Chardin, La naissance de la pensée. Lettres 1914–1919, 2021)