Je dois l'appeler une conversion.

Deux semaines après avoir signé ce faux document et m'être ainsi avoué coupable de choses que je n'avais jamais commises, j'ai appris ma peine pour mes « crimes » : quinze ans de travaux forcés. Au moins, me suis-je dit, les tortures des interrogatoires étaient terminées. J'étais même impatient d'aller en Sibérie et de faire du travail pénible. La souffrance physique devait simplement être supportée. J'aspirais au jour où je quitterais la prison et où je serais transféré dans un camp de travail. Mais cela ne devait pas être. J'étais condamné à quatre années supplémentaires d'interrogatoires et d'épreuves à Loubianka, avant que Dieu ne termine le perfectionnement et la purification de mon âme. (…)

Je me sentais pris au piège. L'erreur que j'avais commise en signant ces documents devait maintenant servir de levier pour me pousser plus loin. Il semblait que l'avenir était désespérément tracé par ce moment d'échec. J'étais si désespéré que même la prière me semblait impossible. Au lieu de cela, je reprochais à Dieu de ne pas m'épargner d'autres souffrances. (…)

Tout à coup, la pensée de l'angoisse de notre Seigneur dans le jardin de Gethsémani me réconforta. « Abba, Père », dit-il, « tout t'est possible ; éloigne de moi cette coupe !... Mais que ce ne soit pas ce que je veux, mais ce que tu veux. »… Quelle merveilleuse richesse et source de force et de réconfort l'agonie de notre Seigneur est devenue pour moi à ce moment-là ! Ce n'était pas seulement une identification à la volonté de Dieu, mais un abandon total lié à l'élimination de toutes les préoccupations humaines, de tous les doutes sur mes capacités à endurer les souffrances à venir, un abandon de tout mon être, y compris des doutes sur moi-même. J'ai complètement renoncé à mon dernier effort, même à ma volonté de tenir les rênes de ma propre vie. Je dois appeler cela une conversion.

(Walter J. Ciszek SJ /1904–1984/, Il me guide, chapitre 7)