Vojtěch Kodet, O.Carm. (*1956)
Dans un des commentaires bibliques, j'ai lu que l'église est confrontée aux mêmes tentations que le Seigneur Jésus lorsqu'il a jeûné dans le désert. Cela m'a inspiré à réfléchir sur les tentations de l'église à notre époque.
L'Évangile parle de la tentation de Jésus sous deux angles. Le Seigneur Jésus a été tenté surtout dans le domaine de son identité en tant que Fils de Dieu, quand il a repoussé les attaques de Satan, qui lui offrait une façon de filiation différente de la volonté du Père. Il a ainsi rejeté les formes de faux messianisme pour ce monde. Concrètement, il a combattu Satan dans le domaine des trois désirs. Mais une chose est commune à ces tentations : le diable essaye de voler la parole de Dieu pour détruire l'obéissance au Père.
Lorsque nous comprenons plus profondément le combat de Jésus, nous réalisons plus facilement ce qui constitue également une tentation pour l'église. Tout comme Jésus a combattu son combat contre Satan d'abord dans le désert, il a dû faire face à ses attaques tout le reste de sa vie terrestre. D'une part, l'ennemi de Dieu l'attaquait à travers d'autres personnes, même à travers des disciples confus, et surtout à la fin de sa vie terrestre. De même, l'église doit faire face aux attaques de Satan tout au long de son existence, que ces attaques viennent directement de lui, ou indirectement par l'intermédiaire d'autres personnes, mais aussi par des membres de l'église elle-même.
Par sa dépendance volontaire et totale au Père, Jésus a rendu à l'homme la possibilité de vivre une véritable identité de filiation, dans laquelle l'homme accepte tout comme un cadeau de Dieu, sans vouloir le saisir comme Adam. Dans les trois tentations, ce combat pour la véritable forme de la filiation a pris une expression concrète. Et Jésus s'est révélé, en n'accomplissant pas de miracles pour son propre bénéfice. Au lieu de pains uniquement pour lui, Jésus a permis au Père de multiplier les pains pour une foule innombrable. Mais cela n'était qu'un avant-goût du fruit de l'obéissance du Christ. En effet, il est devenu le pain de vie pour tous les hommes de tous les temps. Dans la deuxième tentation, il n'a pas cédé à la tentation d'une sensation facile et d'une influence sur la foule par un miracle qui aurait émerveillé les gens et les aurait tournés de son côté. Il n'a pas sauté du sommet du temple, ni descendu de la croix. Au lieu de cela, le Père l'a ressuscité des morts pour libérer tous de la mort et leur donner la vie éternelle. Dans sa troisième tentation, il n'a pas été tenté d'acquérir le pouvoir et la domination sur le monde par un chemin sans croix, mais il a choisi la voie du serviteur souffrant. Il a ainsi introduit une manière d'exercer l'autorité qui n'avait jamais été vue auparavant. Au lieu d'offrir le pouvoir sur les autres, il a choisi la voie de la fraternité, de l'amitié et du partenariat.
Que cela signifie-t-il pour l'église ? La première chose est que l'église ne doit pas abandonner sa fondamentale identité de la fiancée du Christ, qui vit entièrement en dépendance de lui. Elle est tentée de vivre sa mission dans ce monde selon des conceptions humaines, par ses propres forces et pour sa gloire, sans dépendre du Christ et dans l'illusion de son autodétermination. Mais l'église elle-même n'a rien qui ne soit un don de Dieu. Dieu lui-même l'a préparée comme une fiancée belle et sans tache (cf. Eph 5,27). Échanger les dons de l'Esprit contre la possession de biens ou le contrôle des autres mène nécessairement à sa stérilité. Toute sa beauté est un reflet de la beauté de l'Époux, sa force est sa force, et sa richesse, c'est lui-même. Et toute la fécondité de l'église réside dans le plus grand rapprochement possible avec le Christ.
À chaque époque, l'église est menacée par les idoles de la richesse, de l'apparence et du pouvoir, seule la situation et les nuances de ces tentations changent. La première tentation à laquelle l'église succombe est lorsqu'elle choisit l'économie comme principe organisationnel de son existence et lorsque la possession de biens devient une condition pour l'exercice de sa mission. Si Dieu cesse d'être sa plus grande richesse, elle perd alors la capacité de donner aux autres une vraie vie. Dieu n'est pas un concurrent du pain, il en est le créateur, et il le donne à quiconque demande. Le désir de posséder des biens matériels est lié au désir de posséder Dieu et l'homme. Cela s'oppose directement à la liberté des enfants de Dieu, contrevient à la confiance, conduit à la cécité spirituelle et empêche le véritable amour.
La tentation par laquelle Satan a voulu amener Jésus à sauter du sommet du temple est pour l'épouse de Jésus peut-être la plus grande tentation. Il s'agit de la tentation du triomphalisme extérieur et caché de l'église, où l'église sert Dieu de manière à le détourner pour ses propres intérêts et sa propre gloire, agissant alors avec Dieu comme avec une idole. En apparence, elle agit comme si elle avait des droits sur Dieu et tente de le posséder, manipule Dieu pour son succès et ainsi se met à la place de Dieu. C'est une tentation qui inverse la relation entre Dieu et l'homme, Jésus et son épouse l'église. Au lieu d'obéir à sa parole, l'église succombe à la tentation de dicter à Dieu ce qu'il doit faire. Au lieu de s'adapter au seul Maître et Seigneur, elle est tentée de s'adapter à Dieu à sa manière. Au lieu de croire aux promesses de Jésus et de s'appuyer sur elles, elle exige l'intervention de Dieu selon ses propres attentes, et lorsque cela n'arrive pas, elle prend en main tout ce qui relève de Dieu. Elle sauve l'honneur de Dieu par sa propre sagesse et force, remplace les actes de Dieu par des inventions humaines et la grâce par ses propres efforts.
La dernière tentation est celle du pouvoir, la volonté de faire le bien par ses propres forces, depuis une position de pouvoir et selon ses propres attentes. Cela s'accompagne d'une fascination pour le pouvoir et de la tentation de dominer, d'autoritarisme et de contrôle des autres au nom du service dans l'église. Cela se manifeste lorsque l'autorité de l'église se retrouve en position de prépondérance sociale, elle commence à être tentée d'utiliser le pouvoir humain au service de soi-même et de ce qu'elle considère comme juste et important. Par sa position, elle s'élève au-dessus des autres et les place dans une position de soumission esclave. Elle n’hésite pas à désigner ses actions comme un service miséricordieux. En réalité, au lieu de servir, elle vise à dominer les autres, les manipule et les humilie. Le désir de pouvoir est totalement incompatible avec la reconnaissance de la souveraineté de Dieu sur nous, qui seule mène à la liberté. En Dieu, il n'y a pas d'autre pouvoir que le pouvoir de l'amour, que le Seigneur a le plus manifesté en mourant pour nous sur la croix. C'est une tentation qui détruit totalement les relations humaines. Contre le chemin de la fraternité, de l'amitié et de la solidarité avec les autres, l'église est tentée de suivre un chemin de « parfaite » organisation sociale par le contrôle des autres. Le service à la vie est ainsi remplacé par la domination.
L'église doit rester constamment vigilante pour ne pas céder à la mentalité de ce monde, derrière laquelle se cache l'ennemi de Dieu. Le manque de discernement est son écueil fondamental. Cela ne nous est pas indifférent et nous fait mal que l'église succombe souvent à ces tentations. Si nous avons une influence dans la formation des structures et de la mentalité au sein de l'église, il est de notre devoir de veiller à l'Esprit du Christ dans l'église. Mais nous ne pouvons pas changer l'église autrement qu'en nous opposant nous-mêmes à ces tentations, car l'église, c'est nous. Si l'on dit que l'église est confrontée aux mêmes tentations que le Seigneur Jésus, il est également vrai que ce sont les tentations de chacun d'entre nous. Le problème est que nous voyons toujours plus facilement les échecs chez les autres que chez nous-mêmes et, grâce à cela, nous critiquons facilement l'église dont nous faisons partie.
(Extrait de www.vojtechkodet.cz)