Père Jan de Saint Bruno, OCD
Dans la première règle carmélite, Saint Albert exhorte les ermites sur le mont Carmel : « Que tous demeurent dans leurs cellules ou près d'elles et méditent jour et nuit sur la loi du Seigneur et veillent dans la prière » (chap. 10). Un commandement similaire concernant la prière est déjà donné par l'apôtre Paul aux chrétiens de Thessalonique : « priez sans cesse » (1 Thess 5,17).
Depuis l'Antiquité, beaucoup ont tenté d'expliquer cette exigence des Écritures de manière satisfaisante et de l'incorporer dans la vie quotidienne. Les interprétations se sont souvent écartées, et certaines ont dû être rejetées. Par exemple, les « messaliens », partisans d'un mouvement hérétiques syrien du IVe siècle, voulaient réaliser ce commandement à travers des prières individuelles récitées les unes après les autres. Pour pouvoir prier de cette manière, ils renoncèrent au travail, notamment manuel. Avec une autre solution, adoptée également par Saint Augustin et qui s'est ensuite largement répandue, Origenes a déclaré : « Celui qui unit la prière au travail nécessaire et ce travail nécessaire à la prière prie sans cesse. »1 Cette conception répond aussi aux paroles de notre règle, que nous n'avons pas mentionnées précédemment, à savoir que les frères doivent prier et méditer continuellement, « à moins qu'ils ne soient occupés pour des raisons justifiées » (même chapitre 10).
Cependant, la question se pose de savoir s'il est possible d'imprégner progressivement ce travail nécessaire de prière, afin qu'il devienne une prière non seulement parce qu'il est fait pour le Seigneur, mais pour que l'on puisse travailler en sa présence. La tradition de l'Église, notamment la tradition monastique, répond que c'est possible, et cela par la prière du cœur et la prière de Jésus qui y est fermement liée, pratiquée aujourd'hui surtout par des moines (mais aussi par des laïcs) des Églises orientales. Et c'est précisément de cette prière, comme d'un possible enrichissement de notre spiritualité, que je voudrais tenter de discuter brièvement.
Hésychia
La tradition de la prière de Jésus est liée à la spiritualité des hésychastes, chercheurs de paix spirituelle, de calme et de silence, c'est-à-dire d'un état de tranquillité de l'âme et des sens, ce qui permet une attention constante envers Dieu et une sensibilité à ses inspirations, à la voix de l'Esprit Saint. Pour atteindre cet état, il est cependant nécessaire de procéder à un nettoyage progressif du cœur, car « de la guérison du cœur découle la santé dans le domaine spirituel, de sorte que nous sommes attirés par Dieu et ses réalités, tandis que la mondanité et le péché suscitent en nous du rejet et même de la haine. »2 « Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu. » (Mt 5,8).
Mais que devons-nous entendre par le terme cœur ? La compréhension de ce terme chez différents auteurs n'a pas toujours la même signification. Théophane le Recluse y voit un organe de sentiment – c'est donc « un lieu » où nous pouvons expérimenter, « ressentir » Dieu. « Le cœur a l'énergie de toutes les forces de l'âme et du corps », il est « l'organe de toutes les forces humaines tant spirituelles que physiques ».3 Nous pouvons donc le comprendre comme une sorte de centre de l'être humain, « un lieu » où l'homme est le plus lui-même.4 Les Écritures nous avertissent cependant que si l'homme ne garde pas son cœur, il peut devenir un lieu d'où sortent de mauvaises pensées, adultères, vols, meurtres, adultères, cupidité… (Mc 7,21-22). Le cœur de l'homme qui désire une vie ascétique n'est heureusement pas généralement « complètement » imprégné de péché, mais les ascètes se rendent compte que chacun d'entre nous est, dans une certaine mesure, touché par le mal, qui constitue un mur entre l'homme et Dieu, et ce mal doit être éliminé afin que l'homme puisse revenir à son état naturel d'harmonie avec Dieu. Cependant, accomplir cette tâche n'est pas dans les capacités humaines. L'homme, bien sûr, collabore par son ascèse, mais celle-ci consiste principalement à laisser Dieu agir. Déjà Saint Irénée, dont l'enseignement peut être considéré comme la base théologique de l'hésychasme, dit : « Ce n'est pas toi qui fais Dieu, mais Dieu te fait… », ce qui nécessite cependant de « prêter un cœur doux et disposé au changement et de préserver la forme que l'artisan y a causée. L'œuvre divine couvrira progressivement l'argile qui se trouve en l'homme... Créer appartient à Dieu, mais être créé appartient à l'homme. Quand l'homme donne à Dieu ce qui est à lui, la foi et l'obéissance, il reçoit l'œuvre artistique et devient une œuvre parfaite de Dieu. »5
La coopération de la grâce de Dieu avec la collaboration de l'homme, qui mène finalement à la purification, « à la vision de Dieu », c'est-à-dire à la perception de sa présence, et à un état où les choses et en général tout ne nous détournent pas de Dieu, mais au contraire, tout nous renvoie à lui, peut être schématiquement divisée en trois niveaux, qui coïncident en grande partie avec les niveaux de prière. Le premier niveau est moral, il s'agit principalement de renonciation au péché et à la colère, qui détournent le plus de Dieu. Au deuxième niveau, il s'agit principalement du contrôle de l'attention. L'objectif est de conserver l'attention sur les mots de la prière et d'exclure les pensées perturbatrices. À ce niveau, il est également important d'apprendre à discerner les bonnes pensées, celles qui nous mènent à Dieu, des mauvaises pensées, c'est-à-dire des pensées perturbatrices, qui suggèrent la méfiance, la confusion. Le troisième niveau est une certaine simplification de la prière. Évagre soutient que pour la raison, il est parfois nécessaire de se libérer de toutes les pensées, de devenir une lumière pure, à travers laquelle la lumière divine brille. Jean Cassien, cependant, comprend que l'état d'esprit vidé de toutes les pensées peut être dangereux ; donc, après une purification parfaite, il est nécessaire de fournir à nos capacités mentales une « nourriture », qui est la Sainte Écriture. Cette expérience est également confirmée par le témoignage d'un pèlerin russe, qui révèle que : « Le Philocalie6 est la clé pour comprendre les Écritures. » « J'ai commencé à découvrir ce que cache l'homme intérieur, le cœur, ce qu'est la véritable prière, l'adoration en esprit, le royaume en nous, l'insupportable intercession et les soupirs de l'Esprit Saint, ce que signifient les paroles : demeurez en moi, donnez-moi votre cœur, revêtez-vous du Christ, ce que sont les fiançailles de l'Esprit dans nos cœurs, le cri du cœur : Abba ! Père ! et d'autres encore. »7
Certains auteurs incluent également un retour à la « vie ordinaire », à partir de laquelle l'ascète s'est peut-être au moins partiellement retiré – dans le but de purification. Jean Yves Leloup décrit l'histoire d'un jeune homme de Paris qui s'est rendu au mont Athos pour apprendre à prier et à méditer à la manière des hésychastes. Il a trouvé un vieux, qui le conduisit toujours plus loin, jusqu'à ce que le jeune homme atteigne les plus hauts niveaux de prière et qu'un désir l'envahisse, celui que « tous les gens soient sauvés et parviennent à la pleine connaissance de la vérité ». Il est devenu complètement amour, entièrement feu. Quand son vieux le remarqua, il l'interpella : « Maintenant ça suffit ! Va maintenant ! Quitte Athos et retourne chez toi ! Là se révélera ce qui restera de tes belles méditations hésychastiques. » Cependant, nous pouvons aussi voir de nombreux moines qui sont restés au monastère, mais après un temps passé dans la solitude et après avoir atteint la pureté du cœur et la kardiognose8, ont commencé à accueillir de nombreux disciples et émules, ou seulement ceux qui voulaient « entendre la parole »,9 tant parmi leurs frères et moines que parmi les laïcs. Ces pères « sortaient » donc (de la retraite) et, sans nuire à leur vie spirituelle, s'engageaient dans l'apostolat. Il est certain qu'il n'a pas manqué de nombreux anonymes qui ne sont ni retournés « dans le monde », ni devenus de célèbres guides spirituels, pourtant ils découvrirent à quel point la vie dans la solitude est profondément apostolique et aidèrent beaucoup par leur prière cachée et leur sacrifice.
La prière de Jésus
Théoriquement, la prière de Jésus est seulement l'un des nombreux moyens d'atteindre la prière intérieure, cependant dans l'Église orthodoxe, elle a atteint une telle popularité et un tel développement qu'elle est souvent identifiée à la prière intérieure elle-même. Son rôle exceptionnel dans le processus de purification du cœur est également souligné. Elle est souvent présentée comme un « chemin rapide » vers la prière ininterrompue, comme le moyen le plus simple de rediriger son attention vers le cœur. Cependant, ces expressions doivent être comprises de manière relative. Dans les écrits mêmes des ascètes, nous pouvons également lire que la prière est aussi un « martyre invisible », surtout dans les moments où nous découvrons dans notre cœur les passions cachées et où nous sommes accablés par diverses pensées difficiles à gérer, contre lesquelles il est nécessaire de se dresser avec la prière et de les surmonter progressivement.
La prière de Jésus est également schématiquement divisée en trois niveaux de base : prière de la bouche, prière de l'esprit et prière du cœur, bien que par exemple, Théophane le Recluse affirme que la prière est authentique alors que tous ces éléments sont présents ensemble. Les niveaux de prière se chevauchent donc, il s'agit de savoir lequel domine.
Au début, la prière de Jésus est une prière verbale comme toute autre. Les mots doivent être prononcés à voix haute, ou du moins exprimés silencieusement. Il est nécessaire de se concentrer sur les mots de la prière par un effort de volonté. Pendant cette étape, nous expérimentons souvent la prière comme une tâche difficile qui demande persévérance et humilité.
Après un certain temps, la prière devrait devenir plus intérieure, l'esprit la répète souvent, tandis que la bouche se tait. La prière acquiert progressivement un rythme approprié à la personne qui prie, et elle est souvent répétée même sans l'effort (ressenti) de notre volonté. L'Ancien Partenius dit que nous avons en nous une sorte de « ruisseau qui murmure. »
On entre dans la dernière étape lorsque la prière pénètre notre cœur et nous façonne et nous transforme intérieurement. Elle s'identifie progressivement de plus en plus au rythme du cœur (que nous ne devons pas nécessairement comprendre au sens littéral comme les battements du cœur, mais comme un certain rythme idéal de la personne qui prie) et devient une prière ininterrompue.
À ce stade, il me semble approprié de faire part de quelques observations de notre père Wilfrid Stinissen.10 Il pense qu'il est difficile de relier la prière de Jésus au rythme du cœur si elle n'est pas pratiquée presque ininterrompue pendant longtemps. Même parmi les ermites du mont Athos, il est difficile de trouver quelqu'un qui ait atteint un tel degré. Se lancer sur ce chemin de manière aussi radicale nécessite d'ailleurs l'aide d'un vieux expérimenté. Il se demande également si l'homme occidental a suffisamment d'équilibre psychologique pour oser emprunter ce chemin. Il propose alors une seconde direction de voyage spirituel, dans laquelle il considère la prière de Jésus comme un point de départ – un début qui doit mener à un silence. Ainsi, selon lui, il suffit parfois de prononcer la prière une fois, puis de rester dans la prière silencieuse. Lorsque des pensées distrayantes surgissent à nouveau, il est bien de revenir au texte de la prière.
Il semblerait que les deux « méthodes » de prière de Jésus décrites ici peuvent être utiles. L'important est que nous entrions dans la prière ; et après un certain temps, nous découvrirons nous-mêmes laquelle des manières nous convient le mieux. Je pense que même l'avis de Stinissen, selon lequel il est difficile de lier la prière au rythme du cœur si elle n'est pas pratiquée presque constamment, ne doit pas être accepté sans réserve, surtout si nous ne comprenons pas le rythme du cœur uniquement au sens littéral, comme des battements individuels du cœur, mais – comme mentionné ci-dessus – lorsque nous prions selon un rythme que nous découvrirons comme étant approprié pour nous, un rythme de notre être, un rythme qui nous aide à trouver la paix et le silence devant la face de Dieu.
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