P. Gorazd Cetkovský, O.Carm.
7. Manuscrit B
En septembre 1896, Thérèse a fait des exercices spirituels privés. Avant de s'y plonger, sa sœur Marie lui a demandé, selon le témoignage de Thérèse : de vous écrire mon rêve1 et ma « petite doctrine », comme vous l'appelez (AS 183). Thérèse l'a fait et c'est seulement après qu'elle a ajouté2 un texte en introduction – sur le fait que Dieu veut être aimé par nous. Le chemin vers l'Amour est l'abandon d'un petit enfant (AS 182).
Dans ce manuscrit B, Thérèse a d'abord décrit à sa sœur Marie son rêve, dans lequel Anne de Jésus (1545–1621) a répondu positivement à la question de savoir si Jésus viendrait chercher Thérèse bientôt, puis elle l'a rassurée que Jésus est satisfait de ce que Thérèse fait pour lui – de ses petites actions et de ses désirs. Cela a été un grand réconfort pour Thérèse.
Dans les lignes suivantes, elle s'est étendue sur la nature et l'intensité de ses désirs : être prêtre, guerrier, missionnaire... Et elle a exprimé la découverte de sa vocation – être, dans l'Église, le cœur, l'amour. Elle a poursuivi par la métaphore : Jésus est le phare et elle est le marin. Mais elle sait déjà comment atteindre le phare (AS 188) : Je ne suis qu'un enfant, faible et impuissant. Mais son amour lui donne le courage de se donner en sacrifice à l'amour de Jésus. Les mots suivants parlent de la miséricorde de Dieu : ... L'amour m'a choisie comme holocauste, moi, créature faible et imparfaite... Cette choix n'est-il pas digne de L'Amour?... Oui, pour que l'Amour soit pleinement satisfait, il doit s'abaisser, il doit s'abaisser jusqu'à l'anéantissement et transformer cette néant en feu... Le mot « miséricorde » n'a pas été utilisé ici, mais cette « baisse » de l'Amour, ce « choix du faible » de Dieu – c'est en essence la miséricorde de Dieu !
Thérèse désire alléger son cœur et rendre l'amour pour amour. Elle se compare à un enfant, qu'on tolère d'avoir des désirs irréfléchis et audacieux. Pendant que ses grands frères font de grandes actions, elle ne peut pas le faire et se contente de rester près de ses parents et d'aimer. Elle ne peut faire que des petites choses, des gestes d'amour – au figuré : jeter des fleurs (ce qui signifie : offrir de petites offrandes, faire chaque petite chose par amour), chanter une chanson d'amour. Elle se stylise en un petit enfant et prie ses grands frères – anges et saints au ciel – qu'ils lui obtiennent le double de leur amour.
Ce souhait de Thérèse se rattache au texte de l'Écriture, qui est souvent mentionné dans la tradition carmélitaine, car il concerne la vie des prophètes Élie et Élisée. Élisée a demandé à Élie, avant son départ, de pouvoir recevoir une double part de l'esprit d'Élie (comme le premier-né recevait, en Israël, lors de la répartition de l'héritage). Thérèse demande aux anges et aux saints d'intercéder afin qu'on lui accorde une double part de leur amour. En demandant un double de leur amour, Thérèse s'oriente de manière géniale vers le cœur de leur propre expérience. Ils ont dû bien comprendre, dans leur sainteté, que l'amour pour Dieu est ce qu'il y a de plus précieux, de plus utile pour les autres et de plus beau pour eux-mêmes. Et Thérèse leur demande d'obtenir pour elle ce double d'amour, dans lequel ils ont reconnu leur trésor...
Lorsque Thérèse réfléchissait à ses grands désirs et à sa petitesse, elle a utilisé et développé une autre métaphore : Je me considère comme un oiseau faible, à peine plumé. Cet oiseau désire voler vers le soleil divin, mais ne peut pas. Mais elle ne se tourmente pas. Que va-t-elle faire ? Avec un abandon courageux, elle veut continuer à fixer le doux soleil divin.
Et il était encore très important pour elle de dire clairement comment l'oiseau doit se comporter quand il commet une infidélité :
«Au lieu de se cacher dans un coin3 et de pleurer sa misère et de mourir de regret, l'oiseau se tourne vers son cher Soleil, expose ses ailes mouillées aux rayons bienfaisants, pépie anxieusement comme une hirondelle et, de son doux gazouillement, confie, raconte en détail ses infidélités. Dans son audacieuse confiance, elle pense que de cette manière elle gagnera plus d'influence, qu'elle attirera plus pleinement l'amour de Celui qui n'est pas venu appeler les justes, mais les pécheurs... » (AS 192.)
Ainsi, la foi de Thérèse en la miséricorde de Dieu entre à nouveau en jeu. Et plus loin à son sujet – sans utiliser directement le mot miséricorde – elle écrit : Jésus, permets-moi de te dire dans un excès de gratitude [!], que ton amour va jusqu'à la folie... Comment peux-tu vouloir que mon cœur ne se jette pas vers toi face à cette folie ? (AS 193.) La folie de Jésus, selon Thérèse, réside dans sa miséricorde, c'est-à-dire dans son amour pour les petits. Et la « folie » par laquelle elle répond à Jésus est l'espoir que ton amour m'acceptera comme sacrifice (AS 193).
Et Thérèse a conclu son manuscrit B avec un enseignement emphatique : l'Amour miséricordieux veut vraiment se donner à chacun ! «Jésus, que j'aimerais pouvoir dire à toutes les âmes petites, à quel point ta bonté est indescriptible... ! Je sens que si tu trouvais une âme plus faible, plus insignifiante que la mienne – ce qui est impossible – tu l'envelopperais encore de plus grandes manifestations de faveur, si elle se livrait entièrement à ta miséricorde infinie » (AS 193–194).
8. Correspondance ultérieure avec sœur Marie4
Lorsque sœur Marie (destinataire du manuscrit B) a lu le texte de Thérèse, son contenu l'a profondément touchée5 et elle a écrit à Thérèse le 17 septembre 1896 une note dont le texte a été conservé. Elle mentionne à plusieurs reprises que les mots de Thérèse sont des mots de grand amour, tout en exprimant sa tristesse, causée dans son cœur par les « désirs extraordinaires de Thérèse pour le martyre ». Marie y voyait en effet une preuve claire de la grandeur de l'amour de Thérèse pour Jésus, et cela la peinait qu'elle-même ait peur de la souffrance. Dans cela, elle voyait la preuve du contraire – que elle n'aimait pas Jésus comme Thérèse. En effet, même lorsque Thérèse a écrit d'elle-même qu'elle n'est qu'un oiseaux faible qui ne peut rien, ses désirs ont tout de même un poids aux yeux de Dieu ! Marie donc, dans sa note, demande à Thérèse de lui écrire brièvement si elle aussi peut aimer Jésus comme elle.
Thérèse lui a répondu encore le soir même par une longue lettre (DT 197), qui contient d'autres précieuses explications de ses pensées concernant la miséricorde de Dieu. La question que Marie lui a posée était pour Thérèse le témoignage que Marie n'avait pas compris son récit sur l'oiseau impuissant. Elle lui a répondu : « Mes désirs pour le martyre ne sont rien. » En effet, Thérèse voyait dans ces désirs une richesse spirituelle que Jésus lui donnait simplement parce qu'elle est faible. Il la gratifie ainsi pour l'encourager. Cependant, selon elle, ses désirs de martyre ne sont pas du tout liés à ce qui est le plus important ! Donc, au contraire, dans sa lettre, elle a tourné la question vers Marie : «Chère sœur, comment pouvez-vous dire après tout cela que mes désirs sont un signe de mon amour...? Oh, je sens bien que cela n'est pas du tout ce qui plaît au Seigneur dans ma petite âme ; il lui plaît que j'aime ma petitesse et ma pauvreté, ma foi aveugle en sa miséricorde... C'est mon seul trésor. » Et dans ce ton urgent, elle continue et demande à Marie : «Chère marraine, pourquoi cela ne pourrait-il pas être votre trésor aussi...? »
Si je comprends bien comment la lettre continue, Thérèse réconforte Marie : je sais que vous êtes prête à endurer tout ce que le Seigneur souhaite. Si vous vouliez également désirer le martyre, alors avoir ce désir vous apporterait du réconfort – eh bien, le Seigneur ne vous le donne pas. Alors – assure Thérèse à Marie – vous êtes spirituellement plus avancée que moi ! Et elle lui écrit littéralement que, dans cette situation où toutes deux souffrent le martyre, Marie aurait un grand mérite et Thérèse aucun...
Ma chère sœur, je vous prie de comprendre votre petite fille, comprenez que si quelqu'un veut aimer Jésus, être son sacrifice d'amour, alors plus il est faible, sans désirs et sans vertus, plus il est capable d'être touché par cet Amour dévorant et transformateur... Un simple déseir d'être un sacrifice suffit, mais la personne doit consentir à rester pauvre et sans force, et c'est ce qui est difficile, car « où trouver vraiment une âme pauvre d'esprit ? Il faut chercher très loin », dit le psalmiste.6 Il ne dit pas qu'il faut chercher parmi les grandes âmes, mais « très loin » – cela signifie dans l'humilité, dans le néant... Ah ! Restons donc très loin de tout ce qui brille, aimons notre petitesse, le fait que nous ne ressentons rien. Alors nous serons pauvres d'esprit et Jésus viendra à nous.7 Quoi que nous soyons très éloignés, il nous transformera en flammes d'amour... Ah, comme j'aimerais vous aider à comprendre ce que je ressens... ! La confiance, et rien que la confiance doit nous conduire à l'Amour... La peur ne mène qu'à une juste justice, qui terrifie les pécheurs, non à la Justice que Jésus témoignera à ceux qui l'aiment?... Lorsque nous voyons donc le chemin, marchons ensemble. Oui, je le sens, Jésus veut nous donner les mêmes grâces, il veut nous donner gratuitement son Ciel.
Ma chère petite sœur, si vous ne me comprenez pas, c'est parce que vous êtes une trop grande âme... ou parce que je m'exprime mal. Car je suis certaine que le Seigneur ne vous aurait pas donné le désir d'être ENTIÈREMENT À LUI,8 d'être dans la puissance de son Amour miséricordieux, si cela ne vous réservait pas cette faveur... Ou plutôt, il vous l'a déjà donnée, car vous êtes à lui et parce que vous desez être consumée par Lui et parce que le Seigneur ne donne jamais des désirs qu'il ne peut pas réaliser...
Il sonne, il est 9 heures, je dois vous quitter, oh, combien j'aimerais vous dire tant de choses, mais Jésus vous permettra de ressentir tout ce que je ne peux pas écrire...
Je vous aime de toute la tendresse de mon petit cœur reconnaissant d'enfantThérèse de l'Enfant Jésus
Il est donc important de cultiver une « confiance infinie » envers Dieu et envers sa miséricorde, que Thérèse nourrit dans son cœur et dont elle a déjà fait mention dans cette lettre. Mais les désirs de martyre ne sont pas la source de cette confiance...
(Suite dans le prochain numéro.)