Térésa de Jésus : Courage et humour, féminité et liberté

Juan Antonio Marcos, OCD (Madrid)

Dans les pages suivantes, nous présentons certains termes clés qui nous permettent de mieux connaître et comprendre à la fois la psychologie et le langage de cette femme fascinante et passionnée qu'était Thérèse d'Avila. Son courage existentiel, sa vie authentique, son humour et sa liberté, tout comme son féminisme précoce, constituent quelque chose d'inouï en Europe au XVIe siècle.

Nos termes clés visent à orienter les gens vers une lecture actuelle et vivante, c'est-à-dire une lecture qui prend en compte les « effets positifs » que les textes thérésiens1 doivent avoir sur la vie des lecteurs d'aujourd'hui, de nous. Il ne faut pas oublier que l'œuvre thérésienne a pour le lecteur moderne une « valeur ajoutée », car elle se présente avant tout comme une théologie narrative/expérientielle (« Tout cela sur la base de l'expérience, car alors c'est quelque chose de différent de lorsque l'on y réfléchit » – CV 6,3). Lorsque Thérèse nous « raconte » ce qu'elle a vécu et ressenti (son propre vécu), elle fait appel à la profondeur de la vie, où nous nous sentons tous interconnectés les uns aux autres, et donc aussi avec Dieu lui-même.

« Pour parler de Dieu, elle prend la parole en parlant d'elle-même » (C. Kaufmann). C'est pourquoi une lecture empathique de ses textes nous aidera à mieux nous connecter à l'esprit thérésien véritable, à plonger dans les profondeurs de son âme, ouverte devant le lecteur, et à découvrir que dans la profondeur de l'esprit de Thérèse tout est surprenant. Car au fond de son être réside la vérité sur sa vie et la vérité sur nous-mêmes. De son expérience personnelle émerge – comme cela se produit toujours chez de véritables mystiques – ce qui est universellement humain.

1. Courage et détermination personnelle

C'est l'un des premiers traits psychologiques et personnels de Thérèse. Le courage, l'audace, la « détermination » (comme elle l'exprime) face à tout problème ou difficulté que la vie peut apporter, tant sur le plan spirituel que matériel ou lors de la fondation.

Le courage, surtout dans les affaires intérieures (dans l'aventure spirituelle) : « une décision très déterminée de ne pas s'arrêter... peu importe ce qui arrive » (CV 21,2). Et quoi que dise l'entourage : « Voici des dangers, telle personne s'est égarée à cause de cela... » (CV 21,2). Il s'agit d'un thème typique du Chemin de perfection.

« La décision déterminée » est une attitude générale qui définit la personne de prière d'une manière existentielle et vitale. La vie intérieure se dessine pour nous comme un combat, comme un combat : « vous êtes ici pour rien d'autre que de vous battre » (CV 20,2). La « détermination » thérésienne n'est pas une activité isolée, ni ne peut se réduire à une période de prière dans un coin de chapelle. C'est une attitude existentielle, comme c'est le cas pour la prière elle-même.

Ici, Thérèse parle de « sainte audace » (dans CV 41,4 elle parle de « sainte liberté »), du courage de mener une vie. Il s'agit de « décider » avec la conviction absolue que Dieu est toujours fidèle : (Efforcez-vous d'atteindre la sainteté) « et n'ayez pas peur que cela ne se réalise à cause de Lui, mais que cela ne se réalise pas à cause de nous. (...) Rien de ce que nous savons qui plaît le plus au Seigneur ne doit être quelque chose que nous n'osons pas accomplir avec sa faveur. Cette présomption [= confiance] (...) fait que l'humilité grandit : avoir cette sainte audace, que Dieu aide les forts » (CV 16,8).

Ainsi, quiconque a découvert la valeur de la prière aura également besoin de persévérance. Ce n'est pas un chemin qui nous épargne les efforts :

« Et je vous dis que c'est très important, c'est même tout, d'avoir une grande et très déterminée décision de ne pas s'arrêter, jusqu'à ce que nous y parvenions,
peu importe ce qui arrive,
peu importe ce qui se passe,
peu importe ce que disent les autres,

quelles que soient les conditions d'arrivée, ou même si l'on meurt en chemin... » (CV 21,2).

N'oublions pas que nous nous trouvons dans le contexte d'une polémique concernant la prière intérieure entre théologiens et inquisiteurs d'une part, et personnes contemplatives et spirituelles d'autre part. La tension classique entre l'activité et la contemplation. Et dans ce contexte – comme nous le savons tous – d'antiféminisme et d'orthodoxie, où des cas isolés de certaines femmes visionnaires ont suscité une méfiance générale à l'égard de toute femme spirituelle. Thérèse élève sa voix contre cette méfiance anxieuse et maladive. Nous sommes face à un autre « obstacle » dans ce « voyage de Dieu » : « ...comme il arrive si souvent, quand il est dit : voici des dangers, telle s'est égarée à cause de cela, un autre s'est trompé, un autre, qui a prié, est tombé, cela nuit aux vertus, ce n'est pas pour les femmes, car cela engendre des illusions, il est préférable qu'elles se taisent, pas besoin de ces subtilités, un Pater et un Ave Maria suffisent... » (CV 21,2).

Même dans le Château intérieur, Thérèse souligne que pour l'âme, il est important : « une grande détermination, de préférer perdre la vie et le repos et tout ce qui lui est offert, plutôt que de revenir à ce qui était avant » (2H 1,6). « Son Éminence veut des âmes courageuses et est leur amie quand elles marchent avec humilité et sans aucune confiance en elles. Et je n'ai jamais vu une telle âme qui soit restée basse sur ce chemin ; ni une âme lâche, qui sous l'égide de l'humilité soit arrivée, même après de nombreuses années, à ce que d'autres atteignent en peu de temps. Cela me fait peur de voir combien il est significatif sur ce chemin quand quelqu'un ose faire de grandes choses ; même si l'âme n'a pas de force, elle vole et arrive à beaucoup, même si – comme un petit oiseau ayant des plumes insuffisantes – elle s'épuise et tombe » (V 13,2).

Et le courage dans les affaires extérieures se manifeste dans l'aventure de la fondation : dans le Livre des fondations et face aux difficultés corporelles, géographiques (routes, eaux, neige), économiques, maladies, résistances de l'environnement. C'est un thème typique de Fondations...
Voyons un exemple. Nous sommes à la fondation à Burgos, en 1582 : « Le père provincial voulait se joindre à nous pour cette fondation. En partie parce qu'il n'avait pas d'autres obligations à ce moment-là, ayant déjà fini ses sermons de l'Avent et devant se rendre à Soria, car depuis sa fondation, il ne l'avait pas vue et ce n'était pas un grand détour, en partie pour veiller à ma santé en route, car le temps était si rude et j'étais si vieille et malade » (Z 31,16).

Et ainsi nous pourrions continuer avec des citations du Fondations, entre autres, il pourrait être ajouté :
« Et j'ai eu peur et je me suis demandé combien il est important que nous ne regardions pas notre condition faible lorsque nous comprenons que cela sert le Seigneur, même si nous rencontrons tous les obstacles possibles, car il est puissant pour faire des forts à partir des faibles, et des malades en bonne santé.
Et même s'il ne le fait pas, il sera pour notre âme mieux de souffrir, d'attacher nos yeux à son honneur et à sa gloire et d'oublier nous-mêmes. À quoi servent la vie et la santé, sinon à les perdre pour un si grand Roi et Seigneur ? Croyez-moi, sœurs, que vous ne rencontrerez jamais de maux si vous suivez ce chemin.
Et j'avoue que ma misère et ma faiblesse m'ont souvent fait peur et douter ; mais je ne me souviens d'aucune situation (pareille), après que le Seigneur m'a donné le manteau des pieds nus, ni plusieurs années avant, où, uniquement par son miséricorde, il ne m'a pas accordé la grâce de vaincre les tentations et de me jeter à ce que je connaissais comme étant pour son plus grand service, même si cela était des plus difficiles. Je comprends très clairement que c'était très peu de ce que j'ai fait de mon côté, mais Dieu ne veut pas plus que cette détermination, afin qu'Il accomplisse tout de son côté. Qu'il soit toujours béni et loué, amen » (Z 28,18b-19).

Cela résonne très bien avec l'invitation thérésienne à « oser vivre (risquer la vie) » (V 21,4), à rouvrir toutes les portes...

2. Authenticité et vérité

« Droiture, authenticité, vérité », ce sont quelques mots qui se répètent dans les écrits thérésiens.

Voyons quelques citations à cet égard : lorsque Thérèse parle de la mère du père Gracián, elle dit qu'elle a rencontré « la droiture et la clarté, dont je suis tombée amoureuse » (D 119,2 du 20 septembre 1576). Et à la fin du Livre de la vie, elle avoue qu'elle a procédé ainsi : « je présentais ce qui se passait en moi, avec toute droiture et vérité, autant que j'étais capable » (V 40,24). « J'aime la droiture » (D 397,12) ; « Finalement : la vérité souffre (padece), mais ne meurt pas (no perece) » (D 284,26), admet-elle dans ses lettres.

Et rappelons son expression favorite à ce sujet : « marcher dans la vérité » (6H 10,7). « L'esprit qui ne marche pas dans la vérité, je préférerais qu'il ne prie pas »2 (V 13,16). Ce ne sont là que quelques-unes des nombreuses citations qui pourraient être mentionnées. Une déclaration des Procès3 est très emblématique : lorsque Thérèse était interrogée sur la vie de ses religieuses, elle répondait en racontant leur vie avec beaucoup d'honnêteté et de franchise ; avec toute la vérité et sans détours. Et elle ajoutait généralement que la vérité ne peut jamais nuire à personne ; la vérité ne donne jamais un mauvais exemple, ni ne nuit.

On peut toujours pardonner l'inconsistance – nous sommes tous inconsistants – mais il n'est pas facile de pardonner le manque d'authenticité ou l'hypocrisie. « Le succès de Thérèse réside dans le fait qu'elle se livre à notre regard de manière si vraie, inoubliable, que même son insuccès littéraire devient une partie de ce qui nous pousse à la lire et à l'admirer. Cette immense, gigantesque âme, si libre et si soumise, « flamme vive d'amour », ne peut être éprouvée à travers le prisme superficiel de la littérature. Ce serait un péché mortel et le Seigneur nous demanderait compte » (F. Rico).

Nous avons ici l'invitation pressante de Thérèse à oser vivre notre propre vie, à devenir transparents, à être un et même, à parcourir la vie sans masques ni déguisements.

3. L'humour thérésien

L'humour thérésien se manifeste surtout par la gaieté et la joie de vivre, et c'est tout. Ainsi, la sainte parle des « consolations de la vie » (V 4,5) ; « de la grande satisfaction d'être religieuse » (V 33,5). « Cela m'a rempli de satisfaction d'être dans cet état [= en tant que religieuse], donc jusqu'à présent, je ne l'ai jamais regretté » (V 4,2) [Elle écrivit cela après trente ans de vie religieuse].
Elle nous exhorte également à raviver la satisfaction intérieure : « la joie intérieure » (Z 14,5) ; « la joie intérieure » (7H 3,5; Z 1,1; 27,12).

Même au milieu des maladies de la vie, elle, qui a été malade pendant la plus grande partie de sa vie, avec des difficultés quasi quotidiennes, a toujours ravivé la joie : « J'ai tout surmonté... avec une grande joie » (V 6,2) ; « J'ai eu de graves douleurs corporelles... je les ai surmontées avec une grande joie » (V 30,8).

Et au début de toute aventure spirituelle, elle nous exhorte également à la joie et au contentement : « Que ceux qui commencent s'efforcent de marcher avec joie et liberté ; car il y a certaines personnes qui semblent perdre toute leur piété dès qu'elles omettent un peu » (V 13,1).

Et avec la satisfaction intérieure chez Thérèse, il y a également une préoccupation de réjouir la vie des autres, « d'apporter de la satisfaction aux autres » : « Car dans ce domaine, le Seigneur me faisait grâce de répandre de la satisfaction, où que j'aille » (V 2,8) ; « Car dans cette offrande de satisfaction aux autres, j'allais jusqu'à l'extrême... » (V 3,4). « Le Seigneur accorde la grâce à certains d'être un rafraîchissement pour les autres » (St 27). Une grande partie du bonheur humain dépend de cette saine ouverture aux autres, comme cela se produit chez le bonheur d'une mère envers son enfant : « Cette maison est le ciel, s'il est possible d'en avoir un sur terre, pour celui qui se contente de ne faire que rendre Dieu heureux et ne regarde pas sa propre satisfaction » (C 13,7).

Et son sens de l'humour est tel qu'elle est capable de se moquer d'elle-même, de sa vie, de son propre langage : « Je ris de ces comparaisons qui ne me plaisent pas » (7H 2,11) ; « Je ris de la manière dont lui [= son frère Laurent] m'envoie des friandises, des cadeaux et de l'argent, et moi des étoffes » (D 173,19).

« Sourire fait partie du développement des attitudes sociales et de la capacité de communication, un aspect essentiel pour devenir un être humain. La première récompense qu'un enfant offre à ses parents est le sourire » (S. Rose).

Le sens de la « récréation », de la célébration, de la poésie, du chant et du jeu apparaît également dans les écrits de Thérèse : « toutes peuvent parler ensemble de ce qui leur plaît le plus » (St 26). La gratuité de la vie... Elle compose et chante même ses vers... (cf. Z 13,5 sur le style de la récréation thérésienne). C'est une tradition très carmélite.

Dans ce « style », la récréation a été un moment très important pour Thérèse. Elle représente un aspect clé de la partie humaniste du style de vie de Thérèse. Elle a introduit la récréation dans les nouveaux couvents, car, il semble, qu'il n'existait pas à la maison de l'Incarnation à Avila. Elle l'a instaurée dans le Règlement lui-même, où elle parle de deux moments durant la journée pour la récréation. Dans le Règlement, elle dit que pendant la récréation, les sœurs peuvent parler de « ce qui leur plaît le plus ». Elles ne doivent pas y jouer à des jeux et doivent avoir avec elles de petites choses à faire (« toutes doivent y avoir leurs rouets »), ce qui ne devrait jamais nuire à la détente et à l'occasion de converser : « car le Seigneur accorde la grâce à l'une d'elles, pour qu'elle puisse rafraîchir (recreación) les autres ».

Dans le Chemin, elle souligne que la récréation sert à « essayer de se reposer ». « Efforcez-vous également de vous reposer avec les sœurs, lorsqu'elles en ont besoin, et exactement durant le temps habituel de la récréation, même si ce n'était pas à votre goût, car quand cela se fait de manière réfléchie, tout cela est faite d'un amour parfait » (C 7,7).

Dans les Habitations, Thérèse aborde aussi ce sujet : « Parfois je ressens une joie particulière, lorsque nous sommes ensemble et que je vois ces sœurs si grandes d'âme, qu'elle qui peut le plus loue le plus notre Seigneur, quand elle voit la grâce qu'il accorde dans le cloître ; car il est très clair que ces louanges émanent du fond de l'âme » (6H 6,12). C'est la capacité de « se réjouir ».

Et dans les Lettres, elle proteste lorsqu'elle voit qu'un des visiteurs propose que les sœurs n'aient pas de récréation le jour où elles reçoivent l'eucharistie : cela signifierait que, fait-elle valoir, les frères prêtres ne pourraient jamais avoir de récréation, puisqu'ils célèbrent la messe tous les jours (cf. D 144,2).
Nous sommes donc face à ce que nous pourrions appeler une lecture festive des écrits thérésiens, avec un appel pressant à nous joindre à la joie (cf. Jüngel), à recommencer à vivre...

4. Liberté saine (« sainte »)

Thérèse nous invite à « marcher avec une sainte liberté » (C 41,4) dans tout, surtout dans l'aventure intérieure et spirituelle, où l'âme est comprise comme un espace de liberté : « Il me semble que vous [sœurs] trouverez du réconfort à vous réjouir dans ce château intérieur, car sans autorisation des supérieurs, vous pouvez y entrer et y circuler à n'importe quelle heure » (H conclusion, 1).

Une autre de ses préoccupations est le thème de la liberté vis-à-vis de soi-même, du « moi » humain, de « l'ego » : « Il n'y a pas de pire voleur » (CV 10,1), dit Thérèse, que nous-mêmes. À cet endroit, Thérèse parle avec une certaine ironie de l'obsession pour la santé.

Lorsqu'elle s'exprime sur les inquiétudes excessives concernant sa propre santé, elle déclare : « Certaines religieuses, il semble, n'entrent dans le couvent que pour essayer de ne pas mourir. Chacune essaie de le faire comme elle peut... » (CV 10,5). « Elles ne respectent même pas les choses les plus ordinaires de la Règle, comme le silence, qui pourtant ne veut pas nous nuire. Dès qu'elles croient que leur tête leur fait mal, il ne leur vient même pas à l'esprit d'aller au chœur – ce qui ne les tuerait pas. Un jour elles n'y vont pas, parce qu'elles ont mal à la tête, un autre jour parce qu'elles ont eu mal, et trois autres jours, pour ne plus avoir mal » (CE 15,4).

Il en va de même pour la liberté vis-à-vis des difficultés extérieures. Le Livre de la vie se termine ainsi : « Maintenant, loué soit Dieu, même si beaucoup se plaignent de moi et que d'autres parlent durement de moi, cela me touche peu. Puisque je suis déjà sortie du monde et que je suis dans une petite et sainte société, je regarde cela comme depuis les cieux, et cela me touche très peu, ce qu'ils disent ou ce qu'on sait de moi » (cf. V 40,21-22).

Et pour Thérèse, rien n'est aussi important que la liberté ; non seulement pour ne pas la perdre, mais pour fonder cette « détermination » dessus : « Et donc, n'ayez pas peur sœurs, de tout ce que j'ai mis dans ce livre, afin que vous aspiriez à cette liberté » (C 19,4). C'est ce que Thérèse appelle « le détachement de tout ce qui est créé », ce qui est synonyme de gratuité et de liberté, de ne pas être attaché à quoi que ce soit et à personne : « Ne laissons pas, ô sœurs, notre volonté devenir l'esclave de quiconque, mais seulement de celui qui l'a rachetée par son sang » (CV 4,8).

Ainsi, notre lecture des écrits thérésiens pourrait être si libératrice ! Libératrice de toute peur, car les craintes ne nous permettent pas d'être nous-mêmes, de ne pas être libres ni heureux.

5. Féminisme précoce (anticipé)

Ce féminisme est évident dans ses plaintes explicites sur le fait qu'elle est consciente et sent qu'elle est mise à l'écart : « Il suffit d'être une femme pour que mes ailes tombent » (V 10,7) ; « Ô, pauvre petit papillon [parlant à elle-même], enchaîné par tant de chaînes qui ne te laissent pas t'envoler comme tu le voudrais ! » (6H 6,4).

Ou à propos des inquisiteurs tout-puissants, elle fait allusion : « Le monde suffit à nous faire taire, que pour vous, nous ne faisons rien en public qui vaille quelque chose, et nous n'osons même pas parler de certaines vérités, que nous pleurons en secret ; et vous ne devriez pas écouter une si juste demande ? À cela, Seigneur, je ne crois pas, en raison de votre bonté et de votre justice, car vous êtes un juge juste, et contrairement à ces juges terrestres, qui – comme les fils d'Adam, et finalement, tous les hommes – ne voient jamais la vertu féminine sans la suspecter » (CE 4,1).4

Et également concernant la hiérarchie ecclésiastique, qui marginalisait les femmes, rappelons l'histoire avec le nonce Félix Séguin, qui a qualifié Thérèse de « femme agitée et vagabonde, qui – contrairement au commandement de saint Paul – enseigne... » Et avec ce célèbre : « Dieu m'a dit », la réponse de Thérèse : « Dites-leur de ne pas se focaliser sur un seul verset des Écritures, mais de regarder aussi les autres, et s'ils peuvent me lier les mains » (Rel. 16).

Au milieu d'une société qui discriminait les femmes, Thérèse, assise à la table avec ceux qui étaient accusés devant les censeurs (qui étaient toujours des hommes), devait multiplier ses stratégies rhétoriques pour gagner leur bienveillance et leur accord. Et ici, en utilisant son statut de femme considéré comme inférieur, elle s'est aidée à tel point qu'elle a doucement conquis l'affection du lecteur : « et je ne suis vraiment rien » (V 31,24) ; « je ne suis pas là pour dire davantage » (V 21,5). Cependant « même si je suis ce que je suis » (CE 32,7; V 15,7; 21,2), « si j'avais le droit d'écrire... » (V 6,8), « je n'ai aucune valeur, mon Seigneur » (V 39,13), « il suffit d'être une femme pour que mes ailes tombent » (V 10,7). Tous ces éléments attestent d'un féminisme précoce, qui contient également une protestation.

« Thérèse a certainement souffert d'une terrible discrimination en tant que femme de son temps. Elle était réaliste et acceptait ce qu'elle ne pouvait pas changer, et changeait ce qu'elle pouvait, et savait bien distinguer entre les deux. Mais il reste un terrain ouvert pour ses filles et fils, afin de faire avancer l'interprétation la plus authentique de son charisme dans notre moment historique, à partir de notre sensibilité, et surtout, sur la base d'une profonde réflexion sur la parole de Dieu et les écrits de Thérèse et de Jean » (C. Kaufmann).

C'est pourquoi nous pouvons et devons nous ouvrir à une lecture féministe de sainte Thérèse, qui postule que nous devons toujours rejeter la discrimination des femmes dans tous les domaines de la société et réhabiliter ce qui est féminin dans toutes les sphères de la vie, à commencer par l'Église.

Conclusion : signe de qualité de tout le voyage spirituel

Pour Thérèse, l'authenticité de toute expérience mystique se vérifie par les « effets » ultérieurs : « Selon les effets et les œuvres qui en découlent, on reconnaît ces vérités de prière, car il n'existe pas de meilleur creuset où les évaluer » (4H 2,8).5 « Vous les reconnaîtrez à leurs fruits... » (Mt 7,16).

Dans l'aventure spirituelle, il n'existe pas de formes de vérité et d'erreur (dans la spiritualité, cette question perd son sens). Ce qui est vraiment important est l'orthopraxie (la mise en œuvre correcte). Et dans ce sens, on peut dire qu'il existe des voies saines et malsaines pour vivre la vie spirituelle : la « saine » sera celle qui produit des effets positifs dans notre vie réelle et quotidienne ; et la « malsaine » sera celle qui entraîne des effets négatifs.

Dans l'expérience (et les œuvres) de Thérèse, nous pouvons distinguer d'une part les effets dans sa propre vie et d'autre part la réalité selon laquelle sa propre expérience (et ses écrits) ont le pouvoir de contagion dans la vie des autres. Regardons cela de plus près.

Comme signe d'une véritable prière contemplative, la sainte considère la capacité à pardonner : « Et faites très attention que si Dieu accorde à une âme, dans la prière, la grâce dont j'ai dit qu'elle est le propre de la contemplation parfaite, et qu'elle n'est ensuite pas très décidée lorsque l'occasion se présente de vraiment pardonner toute injustice, même si elle était la plus grave – pas ces futilités que l'on appelle injustices – je me méfie beaucoup de sa prière » (C 36,8).

Le pardon dont parle Thérèse est en outre « immédiat » et « sans que cela nous coûte le minimum » : « Au début, il peut arriver que lorsque le Seigneur accorde ces grâces, l'âme ne soit pas tout de suite renforcée ; cependant, je dis que lorsque à elle6 les accorde encore par la suite, alors en peu de temps, il la rend forte, sinon pour d'autres vertus, au moins pour le pardon. Je ne peux pas croire qu'une âme qui s'approche si près de la Miséricorde et qui reconnaît, qui elle est et combien Dieu lui a déjà pardonné, ne pardonne pas à ceux qui l'ont offensée, avec une étonnante facilité » (C 36,12).

Et généralement, selon Thérèse, cela tend à sSimplifier la vie : « Donc, je souhaiterais conclure ainsi : chaque fois que nous pensons au Christ, nous rappelons-nous également de l'amour avec lequel il nous a accordé tant de grâces, et de combien d'amour Dieu nous a montré en nous donnant une telle garantie qu'il nous aime ; car l'amour suscite l'amour. Et même si nous sommes encore très misérables et que nous avons un long chemin à parcourir, efforçons-nous de vivre toujours du mieux que nous pouvons, en faisant naître en nous l'amour. Car, lorsque le Seigneur nous accorde la grâce de cette amour s'inscrivant dans notre cœur, alors, tout nous semblera aisé et nous exécuterons tout rapidement et très facilement » (V 22,14). Voir et prier rend notre vie « plus facile ».

Et les effets clés de l'expérience mystique thérésienne sont la double capacité à avoir de la compassion et à se réjouir : « Et quand tu vois un malade à qui tu peux apporter un soulagement, fais tout pour ne pas rater cette charité, et aie de la compassion pour elle ; et si elle souffre, que cela te fasse mal ; et, si nécessaire, jeûne pour qu'elle mange ; pas tant à cause d'elle, mais surtout parce que tu sais que ton Seigneur te le demande. C'est une vraie union de volontés ; et si tu voyais qu'une personne est très louée, réjouis-toi encore plus que si c'était toi qui étais loué. (...) Cette joie où se comprennent les vertus des sœurs est une grande chose. Et si nous voyions chez l'une un défaut, ressens-le comme s'il venait de l'extérieur, au-delà de nous, et couvre-le » (5H 3,11).

Les écrits de Thérèse ont aussi le pouvoir de contagion et de transformer la vie des autres, d'inspirer, de changer, d'élargir le cœur, de libérer... « Thérèse ne taille pas des déclarations pour les générations futures ; elle commence à parler, mais le fait d'une manière si fraîche et d'un langage féminin que cela s'impose par la beauté même de ses concepts et de ses émotions et le cœur de l'homme s'élargit, de nombreuses portes s'ouvrent, dont il n'avait pas conscience d'exister » (J. Cotta).

L'expression de Thérèse qui peut peut-être le mieux exprimer le caractère transformateur du langage thérésien et son immense pouvoir de contagion parmi ses lecteurs est : « inspirer des âmes » (V 18,8). Cela représente le but que notre mystique cherche : « mon intention est d'inspirer des âmes vers un bien si élevé ».

Nous faisons face à un immense pouvoir de l'œuvre thérésienne à contagion. Un sourire, tout comme un bâillement, est contagieux... Mais l'amour, la confiance et le courage (ainsi que leurs opposés négatifs) le sont également, comme Thérèse le savait – bien avant que Rizzolatti ne découvre les « neurones miroirs ».7 Et cela signifie que nous sommes enclins à la contagion émotionnelle. Et Thérèse a le pouvoir de contaminer son lecteur avec sa passion pour Dieu, et ainsi de transformer leur vie vers une humanité encore plus grande. Thérèse est une femme « dont vivre est exaltant, car elle nous introduit puissamment dans le tourbillon de la vie, qui s'abandonne entièrement entre les mains de Dieu » (C. Kaufmann).

Traduit de l'espagnol par P. Vojtěch Kohut, OCD.