P. Marian Masařík, O.Carm.
Cette réflexion n'a pas vocation à être « académique », je ne voudrais pas vous submerger par trop d'informations et de connaissances. Il s'agit plutôt d'un témoignage de ce que Dieu peut faire avec un être humain. Nous allons ainsi faire le lien avec les réflexions sur l'éducation que nous avons abordées à l'occasion de la béatification de la carmélite éducatrice, bienheureuse Marie-Thérèse Scrilli. J'ai eu entre les mains plusieurs articles sur une jeune fille, une femme, qui a été qualifiée d'« enfant à problèmes ». Peut-être que vous en avez connaissance dans vos familles. Toutes les enfants ne sont pas telles que nous aimerions qu'elles soient. Il arrive que l'un de nos enfants ou dans la famille « ne réussisse pas ». C'est difficile avec elle, elle a des troubles, « elle a son propre caractère », et parfois en plus : tout ce qu'elle touche dans la vie semble échouer. Elle crée un scandale après l’autre, il est difficile de s’entendre avec elle et de communiquer, car elle a un caractère obstiné ou désagréable.
Et nous allons donc maintenant nous « arrêter » avec un tel enfant à problèmes. Et disons-le tout de suite : si une personne est problématique en tant qu'enfant, alors très probablement elle aura une vie problématique en tant qu'adulte. Cet enfant à problèmes s'appelle Léonie Martin.
Sa sœur est plus connue, sainte Thérèse de l'Enfant Jésus. Leurs parents seront peut-être également déclarés bienheureux, le processus nécessaire a déjà été engagé et on peut déjà leur appliquer officiellement le titre de : Vénérables. Sainte Thérèse de Lisieux est une grande sainte, tandis que Léonie était un grand problème pour sa famille. Léonie était justement ce genre d'enfant qui représentait un grand fardeau pour ses parents. Les parents ne pouvaient trouver aucune manière de la gérer, que ce soit en étant stricts ou indulgents. Les quatre autres filles étaient la véritable fierté des parents, ils étaient fiers d’elles, mais pour Léonie... ?! Sainte Thérèse de Lisieux la nomme dans ses écrits simplement et avec beaucoup de délicatesse : « pauvre Léonie », ou cela pourrait être traduit par « la malheureuse Léonie ».
Léonie était en effet très lunatique, souvent malade, tout en étant désobéissante, souvent rebelle. On ne savait jamais comment elle allait réagir. Sa mère s'inquiétait beaucoup pour elle, et quand elle est morte – dans les derniers mois de sa vie elle a souffert de grandes douleurs – elle a tout sacrifié pour sa fille. Pour que Dieu renforce Léonie et la transforme. Sa mère disait souvent : « Je ne sais pas ce que va devenir cette enfant, que dois-je faire ? » Combien de parents parmi nous vivent exactement la même chose et disent exactement cela : Je ne sais pas quoi faire avec cet enfant !
Même la préparation à la première communion a été une source de crise. La sœur de sa mère, la tante de Léonie, la religieuse Marie Dozitea, a accepté de l'emmener au couvent, de s'occuper d'elle à l'école conventuelle et de la préparer. Mais au bout d'une semaine, elle a dû renvoyer Léonie chez elle. Au bout d'une semaine ! Car il était insupportable de voir comment la jeune fille se comportait en classe. Elle a « brisé » tout le groupe d'enfants par son comportement, son incapacité à se contrôler. Cette Léonie – je le dirai d'emblée et vous le savez peut-être déjà – a tenté quatre fois d'entrer au couvent. Trois fois sans succès. Combien de fois dans la vie quelqu'un essaie, aspire à quelque chose et se heurte au fait que cela ne fonctionne pas ! Et déjà, elle pourrait abandonner. Léonie est pour nous un exemple qu’il n’existe pas de cas sans espoir.
La petite enfance
Je commencerai par l'enfance. Léonie est née pour ses parents en tant que leur troisième enfant le 3 juin 1863 et elle était tout de suite totalement différente de ses deux sœurs aînées, Marie et Pauline. Elles étaient très saines, brunes, Léonie était frêle, blonde. Il lui a fallu un an et demi pour apprendre à marcher. Vous le savez peut-être par votre propre expérience, ce que cela signifie pour des parents d’avoir un enfant qui est complètement différent. Cela était si mauvais pour son père pieux qu'il a entrepris un pèlerinage à un sanctuaire marial, afin de prier la Vierge Marie pour sa fille. Tout le corps de Léonie a été dès les premiers mois de sa vie couvert par une sorte d’éruption cutanée – un eczéma. Cela l’a accompagnée toute sa vie, ces problèmes de peau revenaient et s'aggravaient. Ses parents, qui avaient par ailleurs vécu le décès de plusieurs de leurs enfants (plus jeunes que Léonie), craignaient énormément que la fillette ne survive pas. Pendant seize mois, elle a été dans un état entre la vie et la mort. La mère de Léonie, Zelie, a demandé à sa sœur Marie Dozitea de prier pour sa fille. Ce n'est que lorsque la tante religieuse a fait une neuvaine en l'honneur de sainte Marie-Marguerite Alacoque que la santé de la petite nièce s'est améliorée. Comme je l'ai déjà suggéré : durant les six premières années de la vie de Léonie, avant la naissance de Célina, ses parents ont eu une autre fille et deux garçons, et tous trois sont morts très jeunes. Nous ne savons pas dans quelle mesure ces événements ont marqué Léonie psychologiquement. Mais nous savons que son état de santé s'est stabilisé après la neuvaine.
Cependant, sa vie intérieure n'en était pas de même. Ses émotions étaient très changeantes. Dans une lettre à son frère, sa mère a écrit qu’au jour le jour, Léonie devenait de pire en pire. Voici un exemple : Léonie a décidé qu'elle voulait aller à Lisieux, et elle criait qu'elle irait à tout prix. Sa mère ne savait absolument pas quoi faire. Ce n'est que lorsque son père, lui-même d'ordinaire si gentil, s'est fâché et lui a interdit son projet, qu'elle s'est lentement calmée. C’était simplement une enfant têtue, qui s'est forgé une idée et crie et se met en colère jusqu’à ce qu'elle l’obtienne. Comparée à ses sœurs aînées, Léonie était en retard, psychiquement plus faible. Et à cause de sa nature vive à la maison, tumultueuse et parce qu'elle tombait souvent et se heurtait à toutes sortes d'obstacles, elle avait sur son visage, ses mains et son corps de nombreuses cicatrices d’accidents divers.
Quand le moment est venu d'aller à l'école, elle n'a pas été acceptée dans l'école où allaient ses sœurs. C'était à cause de son comportement. Sa mère se plaignait elle-même que Léonie avait du mal à écouter qui que ce soit.
Pour son éducation, sa tante, sœur Marie Dozitea, a essayé, avec une certaine diplomatie, d'obtenir l'autorisation de sa supérieure pour prendre cette nièce sous son aile à l'école qu'elle dirigeait. La supérieure a été surprise, mais a accepté. Sa tante a donc pris Léonie avec elle à l'école conventuelle. Là, elle a pu vivre de première main ce qu'était Léonie. Elle la nomme « cet horrible petit enfant » et ses sentiments seraient aujourd'hui exprimés par des mots comme : « Elle me tape sur les nerfs, c’est un combat constant avec elle, elle n’a peur que de moi, personne d’autre ne l’atteint... » Mais parce que Marie Dozitea était sérieusement malade et que sa santé se dégradait, Léonie a dû être renvoyée à la maison.
Un an plus tard, la famille a tenté à nouveau – une nouvelle tentative. Ils ont encore envoyé leur enfant problématique dans la même école chez sa tante, cette fois sœur Marie Dozitea a essayé d'agir différemment : en étant aussi gentille que possible. Il semblait que cette méthode éducative portait ses fruits. Il commençait à se passer quelque chose avec Léonie. Mais ce n'était que temporaire. Au bout de quelques mois, Léonie a dû être renvoyée encore une fois. À l'école, elle n'était pas acceptée car elle ne pouvait pas se contrôler en société. Sa mère, femme de foi solide, comptait encore sur l'aide de Dieu. Elle croyait que seul un miracle, l'intervention divine, pouvait faire quelque chose avec sa fille. La transformer. Quand Léonie ne pouvait pas aller à l'école à cause de son comportement, sa mère a engagé deux anciennes institutrices à la retraite pour lui donner des cours particuliers. Mais cette tentative a également échoué. Quand Léonie réfléchissait à tout cela avec son enfantin intellect, elle disait : « Vous devez – quand quelqu'un s'est occupé de moi après ma naissance – m'avoir échangée avec quelqu'un d'autre ! Quand je regarde mes sœurs, je vois que je suis complètement différente!... « Ils ont dû m'échanger. Je ne suis pas votre Léonie ! » Mais sa mère lui a assuré qu’ils ne s’étaient pas trompés, qu'elle était leur fille, même si elle était différente.
Lorsque Léonie a eu douze ans, elle se préparait à sa première communion. Nous nous souvenons peut-être de la manière dont sa sœur cadette Thérèse a vécu sa première communion. Pour elle – comme elle l’a dit – c’était le jour le plus merveilleux de sa vie : « Jésus est venu vers moi ! » Pour Léonie, ce n'était pas ainsi. Et pourtant il y avait quelque chose qu'elle avait en commun avec sa sœur cadette Thérèse : une volonté ferme. Une volonté si ferme que lorsqu’elle se décidait à vouloir quelque chose, elle se mettait simplement en route. On dirait que c'était de l'entêtement, de l'obstination. Mais quand une personne est obstinée, cela ne signifie pas nécessairement quelque chose de négatif. Quand cette qualité est orientée avec l'aide de Dieu dans la vie d'une personne, cela peut donner naissance à une belle et forte vertu – la persévérance. Persévérer dans le bien, sans dévier, donc rien, aucun échec, ne doit me décourager.
Maman Zelie décrit la piété de sa fille à cet âge. Elle dit que Léonie n'aimait pas les prières apprises. Que si elle ne l'avait pas encouragée de manière consistante, sa fille ne se serait pas mise à prier. Léonie n’était pas particulièrement « pieuse », mais elle s’intéressait à la figure de Jésus-Christ – sa vie. Cela est évident d'une anecdote concrète. Une fois, lorsque sa mère l’a prise à côté d’elle et qu’elles priaient ensemble, au bout d'un moment, Léonie a dit : « Je ne veux plus. Ça suffit, ça ne sert à rien. Mais raconte-moi ; parle-moi de Jésus ! » Et sa mère a commencé à raconter. Quand elle est arrivée à la crucifixion de Jésus, à sa mort, à ses derniers jours et heures, Léonie s'est mise à pleurer.
Adolescence
Léonie avait douze ans, puis treize, elle traversait la puberté et se rendait compte que son comportement ingérable causait de la douleur et du tourment aux autres. Elle souffrait d'un complexe d'infériorité. En voyant que ses sœurs aînées étaient gentilles, elle réalisait qu'elle n'était pas capable de leur arriver à la cheville, de changer en quelque sorte. Cela la troublait beaucoup, elle en était malheureuse. Sa tante, sœur Marie Dozitea, était alors sur son lit de mort. Léonie lui a écrit une lettre, lui demandant que lorsqu'elle arrivera au ciel, elle négociera auprès de Dieu pour qu'elle obtienne la grâce de la conversion et – attention – la grâce d'être une vraie – une véritable religieuse. Quand la famille a vu qu'elle écrivait cela, qu'elle demandait cela à sa tante, ils étaient tous choqués. Elle est folle ! Ils la connaissent – quel est son caractère, à quel point elle est instable, immature, qu'elle est en retard, lente dans tout. En gros : elle ne peut pas être religieuse ! Sa sœur aînée Marie voulait qu'elle supprime le mot « véritable » religieuse. Mais Léonie insistait qu'elle le voulait. Elle désirait vraiment être sainte.
Du point de vue de la psychologie d'aujourd'hui, nous pourrions essayer de retracer les racines de la raison pour laquelle Léonie avait un tel caractère, pourquoi elle était si dispersée et ingérable. Quelqu'un pourrait voir la cause dans le fait que les deux parents avaient peu de temps. Ils travaillaient beaucoup. Son père était souvent contraint de voyager, il devait gérer beaucoup de formalités concernant le travail de dentelle qu'ils avaient. Ainsi, il n'était souvent pas à la maison. Il avait peu d'influence dans sa vie. Sa mère était souvent épuisée, elle devait parfois travailler jusqu'à deux heures du matin pour finir toutes les affaires liées à la dentellerie qu'elle gérait. En plus, elle commençait à ressentir qu'elle était malade. Elle n’avait plus de force. Donc, il pourrait sembler qu'une des causes des problèmes de Léonie était le manque de temps et d'énergie de la part de ses parents. Mais il s'est révélé que la source du comportement problématique de Léonie était probablement à un autre endroit. C'est la sœur aînée Marie qui a mis en évidence l'influence que leur domestique avait sur Léonie. Elle avait été chargée de s'occuper de Léonie et lui consacrait beaucoup de temps. Cependant, la domestique utilisait la lenteur et la faiblesse de Léonie pour la contrôler. Elle l'encourageait à écouter uniquement elle. Alors que quand Léonie voulait montrer son affection envers ses parents ou d'autres, elle se sentait complètement effrayée. Dès que la famille s’en est rendu compte, la mère énergique Zelie a voulu renvoyer la domestique. Mais finalement, ils l'ont gardée dans leur foyer, à condition qu'elle n'ait plus aucune influence sur Léonie. En interrompant cette relation négative entre Léonie et la domestique, tout a commencé à changer progressivement. Léonie, auparavant attachée à cette servante, s'est alors attachée à sa mère. Elle a commencé à lui montrer de l'affection, de l'amour. Ce n’était pas une solution à tous les problèmes, mais c'était un changement positif.1
Il y avait encore une autre situation difficile dans la famille. La mère savait déjà que ses jours étaient comptés. La famille voulait que Zelie fasse un pèlerinage à Lourdes en demandant son guérison. Léonie, durant ces jours, était très proche de sa mère. Elle a décidé de prier une neuvaine en l'intention que Dieu prenne plutôt elle que sa mère — que ce soit elle qui meure plutôt que sa mère. (Quand la mère a entendu cela, dans les derniers jours de sa vie, elle a souri.) Ainsi, chez Léonie se manifestait le désir de faire quelque chose pour les autres, ce que l'on pourrait appeler, dans le langage chrétien habituel : se donner aux autres, se sacrifier. Et ainsi, un matin de jeudi, Léonie est venue voir sa sœur Marie et a dit : « Je me sens mal, Dieu a répondu à mes prières – je vais mourir, je meurs – et maman va vivre ! » Marie a ri de cela, mais Léonie était sérieuse. Et par la réaction de Marie, elle a été blessée et s'est mise à pleurer. Au bout d'un quart d'heure, elle a cessé de pleurer et a commencé à penser à acheter de belles pantoufles brodées. Et Marie l'a avertie : « Il y a peu de temps, tu disais que tu allais mourir, et maintenant tu aimerais dépenser beaucoup d'argent ? » Comme on peut le voir, cela montre la dispersion de la nature de Léonie !
La mère Zelie mourait. Mais elle mourait avec l'espoir que Léonie tiendrait finalement bon dans la vie. Après le décès de sa mère, son père a vendu l'entreprise de dentelle et ils ont déménagé à Lisieux. Les deux plus jeunes filles — Célina et Thérèse — chacune a alors choisi une nouvelle mère — l'une Marie, l'autre Pauline. Léonie est encore restée à l'écart. Il semblait à nouveau qu'elle était inutile, incapable. Mais quand la petite Thérèse est tombée malade d'une maladie mystérieuse, dont elle a finalement été guérie (comme elle l’a écrit) par le « sourire » de la statue de la Vierge Marie, Léonie a pris soin d'elle durant sa maladie, et Thérèse a trouvé une nouvelle relation avec Léonie. Au point qu'elle l'a ensuite choisis comme marraine pour sa confirmation. Elle a commencé à découvrir en elle quelque chose que les autres ne voyaient pas.
Les années de l'âge adulte
Nous arrivons maintenant à la période de la vie où Léonie était adulte et tentait de réaliser ce qu'elle pensait devoir être dans sa vie – religieuse. Une fois, la famille Martin était en sortie à Alençon, où se trouvait un couvent de clarisses. Léonie avait alors 23 ans, et quand ils y étaient, elle a soudainement pris une décision. En visitant ce couvent, elle a dit soudain : « Je veux rester ici, je veux entrer ici. » Tout comme un coup de foudre venant de nulle part – tandis qu'ils étaient en excursion, sa décision de vocation est tombée. Ce qui était remarquable, c'est que la mère supérieure a dit : « Oui ». Léonie ne retourna donc jamais à Lisieux et ne prit même pas soin de mettre de l’ordre dans ses affaires. Thérèse était triste de ne pas avoir pu lui dire au revoir, de ne pas avoir pu la quitter convenablement. Marie se sentit très offensée par tout cela, mais leur père a gardé son calme. Mais le style de vie strict et austère des franciscaines était trop pour Léonie, dont la santé était fragile. Deux mois après, elle en est partie. Déçue.2 Et comme si cela ne suffisait pas, trois quarts d'année plus tard, elle a encore tenté d'entrer. Cette fois, il s'agissait du couvent des Sœurs de la Visitation à Cannes. C'était un ordre dont faisait partie sa tante – sœur Marie Dozitea, mais qui vivait dans le couvent de Le Mans.
Léonie était à Cannes pleine d'un nouvel enthousiasme. Elle écrit :
« Je suis heureuse ici. Je dois encore lutter, c'est difficile, il m'est difficile de me surpasser, de me sacrifier. »
Cette fois, Léonie est restée six mois au couvent. Donc : deux mois auparavant, maintenant six mois. Quand elle est revenue chez sa famille à Lisieux, elle a commencé à s'occuper des tâches ménagères, à rendre visite aux malades et à aider les pauvres. Après ces deux expériences, elle a compris qu'elle avait ses limites. Elle a également demandé à sa sœur cadette Thérèse de lui enseigner la grammaire française, et celle-ci a accepté.
Une autre affaire dramatique est survenue dans la vie de la famille : la maladie mentale de son père. Un jour, il a disparu, Léonie avec Célina et la domestique l'ont cherché3 et elles ont finalement dû placer leur père dans une maison de santé. C'était très douloureux pour elles et leurs trois sœurs carmélites leur demandaient des nouvelles de leur père, comment il allait. Elles leur écrivaient des lettres, qui étaient généralement adressées à Célina (qui était six ans plus jeune que Léonie) et contenaient un petit paragraphe pour Léonie (quelque chose comme P.S.). Léonie se trouvait donc encore une fois en seconde position, peut-être même était-elle ignorée, peut-être que les sœurs pouvaient, involontairement, renforcer son sentiment d'infériorité, de manque de mesure et d'insécurité. Une fois par semaine, Léonie et Célina prenaient le train pour aller rendre visite à leur père. Celui-ci a été hospitalisé pendant trois ans, et elles ont visité différents endroits durant ce temps. Elles ont ainsi fait un pèlerinage à Lourdes, car Léonie avait dû faire face à à nouveau des problèmes d'eczéma, dont elle souffrait beaucoup.
Une fois, lors d'une visite à leur père à Cannes, Léonie a aussi rendu visite aux Sœurs de la Visitation qui avaient justement des exercices spirituels. Et Léonie a décidé de rester avec elles pour les exercices. Célina s'est alors mise en colère contre Léonie, que sa sœur l'ait ainsi abandonnée. À la fin des exercices – à la surprise de tous – la mère supérieure a donné à Léonie la permission de réessayer chez elles. C'était sa deuxième tentative chez les Sœurs de la Visitation et globalement sa troisième tentative pour vivre une vie religieuse. Mais comme Léonie restait là, la relation entre elle et Célina était très tendue. (Célina se sentait abandonnée, étant la « dernière épave de la famille », s'occupant avec l'aide des domestiques de leur père, qui était rentré de l'hôpital psychiatrique. Un an plus tard, elle était à son chevet, lorsque, avec toute sa lucidité, il est mort.)4
Thérèse, depuis le couvent, s’était beaucoup efforcée d'encourager ses deux sœurs par ses lettres et de « réparer » les dissensions entre elles. De cette époque, nous avons beaucoup de lettres de Thérèse. Léonie a très soigneusement conservé les lettres qu'elle a reçues de Thérèse, et cela lui est devenu une grande source d'inspiration pour sa vie spirituelle. Elle revenait sans cesse vers elles dans sa vie. Son séjour au couvent était cette fois plus long – il a duré deux ans. On aurait dit que tout allait bien, elle avait fait ses premiers vœux. Mais pourtant, elle luttait encore intérieurement, avait des difficultés. Son problème était par exemple la prière du bréviaire – celui-ci était alors récité en latin. Mais elle était lente et n'avait pas intellectuellement assez de capacités, cela était très difficile pour elle. Ses vœux ont été reportés et elle en a été blessée, touchée. Thérèse l'a à nouveau encouragée par lettre, lui confiant qu'elle avait aussi vécu quelque chose de similaire autrefois.
Je voudrais maintenant citer un extrait d'une lettre que Thérèse a écrite à Léonie justement durant cette période :5
« Tu es vraiment heureuse, chère petite sœur, que Jésus est si jaloux de ton cœur. Il te dit comme à une fiancée dans le Cantique des cantiques : “Tu m’as envoûté, ma sœur, ma fiancée, tu m’as envoûté d’un seul regard de tes yeux, d’un seul cheveu qui vole autour de ton cou...”. Jésus est avec toi, je le sens. S’il te laisse encore voir des infidélités dans ton cœur, je suis entièrement persuadée qu’il accumulera encore davantage d'actes d'amour.
Qui de nous deux sera plus ardente?6 Celle qui sera plus humble, qui sera plus unie à Jésus, qui effectuera fidèlement toutes ses actions par amour !... Oh, prions les unes pour les autres, afin que nous soyons également fidèles... Blessons Jésus par notre œil et par un seul cheveu, cela signifie par ce qui est le plus grand et ce qui est le plus petit. Ne lui refusons même pas le sacrifice le plus insignifiant. Dans la vie religieuse, tout est si grand... Ramasser une épingle par amour peut sauver une âme – quel mystère ! Ce n'est que Jésus qui peut donner tant de prix à nos actes, aimons-le donc de toutes nos forces... »
Mais même cette troisième tentative d'entrer au couvent n'a pas réussi à Léonie. Le 20 juillet 1895, elle est retournée chez son oncle et sa tante Guérin.7 Elle a pris cet échec très au sérieux. Imaginons cette situation de vie où une personne s'efforce pour quelque chose de très important (comme le désir d'établir une relation et de se marier). La personne « s'y engage », nourrit des espoirs, investit tout son cœur – et cela ne fonctionne pas. Première fois, deuxième fois, troisième fois... De tels échecs peuvent totalement décourager, isoler.
L'année avant la mort de Thérèse, elle écrit à Léonie : « Tu es prête pour la rencontre avec Dieu. Elle sera bien accueillie. Mais moi, hélas ! J’arriverais (devant lui) les mains vides, et pourtant je suis si audacieuse que je n’ai pas peur. Comprends-tu ? »8 Elle n'a rien. Tous ses efforts pour une vie religieuse se sont soldés par des échecs. Dans une autre lettre, elle écrit à Thérèse :
« Comment vas-tu ? Ma chère petite sœur, je n'ai pas confiance en toi dans ce domaine, car tu me dis toujours que ça va bien ou mieux. Mais je ne te crois pas un mot. Quand tu m'écriras, surtout dis-moi toute la vérité. Raconte-moi tout sur Dieu et tout ce qui peut m'aider à grandir. Si tu savais comme j'ai besoin d'aide ! Chère sœur, tu vas me protéger de mes anciennes erreurs, n'est-ce pas ? Je suis si faible. Je sais combien je ne compte que sur toi. Je te prie donc de demander à Dieu de me libérer de mes tourments. Je suis toujours centrée sur moi-même et cela me détruit, m'empêche de grandir et de franchir d'autres étapes. »9
Et ainsi, Thérèse commence à lui écrire sincèrement, elle commence déjà à lui dire la vérité absolue. Elle commence, comme Léonie l’a demandé, à parler de Dieu. Dans une lettre à Léonie, elle écrit :10
« Je t’assure que Dieu est bien meilleur que tu ne le penses. Il se satisfait d'un regard, d'un soupir d'amour. Je trouve la perfection très facile, car j'ai compris qu'il suffit d'attraper Jésus par le cœur. Regarde cet enfant qui a en colère sa mère en se conduisant mal ou en ne l'écoutant pas. S'il se cache obstinément dans un coin et crie de peur d'être puni, la maman ne lui pardonnera sûrement pas son erreur. Mais quand il vient, tend les bras vers elle et dit avec un sourire : « Embrasse-moi, je ne le ferai plus. » – que peut faire la mère d’autre que de le prendre doucement contre son cœur et d'oublier ses enfantillages ? Et pourtant, elle sait que son petit chéri recommencera à la prochaine occasion. Mais cela n’a pas d’importance. S'il l'attrape à nouveau par le cœur, il ne sera jamais puni... »
Ces mots ont accompagné Léonie tout au long de sa vie – « attraper Jésus par le cœur » (de cette manière, comme décrit), même si elle fait encore des erreurs.
Entre Léonie et Thérèse, une relation incroyable a vu le jour. Comme cela a dû être difficile pour Léonie de ne pas pouvoir être auprès de sa sœur, qui était en train de mourir lentement ! Thérèse était là, derrière les murs du couvent, et Léonie ne pouvait pas y être. Nous savons par les témoignages à quel point elle aurait aimé échanger sa place avec ses sœurs aînées et être à côté de Thérèse. Elle les encourageait : « Écrivez tout ce qu'elle dit. Pour que je puisse le savoir. » La séparation d'avec sa sœur souffrante était une grande douleur pour elle.
La dernière lettre a été écrite par Thérèse à Léonie en juillet 1897, quelques mois avant sa mort. Elle lui écrit :11
« Le seul bonheur sur terre est de trouver toujours le sort délicieux que Jésus nous donne. Le tien est vraiment beau, ma chère petite sœur. Si tu veux être sainte, ce sera facile pour toi, car au fond de ton cœur, le monde ne signifie rien pour toi. Tu peux donc, comme nous, te consacrer à « l'unique nécessaire »12 – cela signifie que bien que tu te consacres généreusement aux œuvres extérieures, tu dois avoir un seul but – faire plaisir à Jésus, te rapprocher intimement de lui.
Tu veux que je demande au Très Saint Cœur de prier pour toi au ciel. Sois certaine que je n'oublierai pas de transmettre tes messages à lui et de te prier pour tout ce dont tu as besoin pour devenir une grande sainte.
Au revoir, ma sœur bien-aimée. J'aimerais que l'idée de mon entrée au ciel te remplisse de joie, parce que je pourrais t'aimer encore plus. »
Tout au long du reste de sa vie, Léonie a lu cette lettre et l’a considérée comme l'un de ses plus précieux trésors. Dans ses lettres, Thérèse a également persuadé Léonie qu'elle était appelée à être visitandine. Thérèse le disait à d'autres également et lui assurait que c’était bien le cas malgré les échecs que Léonie avait connus. Et cette parole prophétique de Thérèse s'est réalisée. Deux ans après la mort de Thérèse, Léonie est entrée pour la troisième fois dans le couvent à Cannes. C'était déjà sa quatrième tentative. Cette fois, elle a persévéré. À la quatre fois !
Ainsi, parfois dans la vie, on essaie quelque chose à plusieurs reprises sans savoir quand cela réussira.
Au couvent, la situation avait changé entre temps. Les postulantes étaient désormais sous la responsabilité d'une nouvelle mère des novices, qui était très sage et tenait compte de Léonie et de son état – y compris de sa santé. En même temps, Léonie était convaincue que sa sœur Thérèse lui était d'un grand secours, elle pensait constamment à elle. À maintes reprises, elle se tournait vers elle. Elle a pris le nom de sœur Françoise-Thérèse, comme Thérèse l'avait prédit. Même cette fois, ça n'a pas été facile pour elle au couvent, elle avait toujours les mêmes défauts et difficultés qu'auparavant, la nouveauté était que Léonie avait un sens de l'humour. D'après les témoignages recueillis, elle était celle qui, lors des récréations communes13, élever l'atmosphère. Elle arrivait à faire des blagues même sur elle-même. Elle se rendait compte que les limitations qu'elle avait ne pouvaient pas être surmontées par son propre effort. Tout comme Thérèse, Léonie occupait au couvent la position de ceux qui n'arrivaient jamais à atteindre « plus haut » (au sens de la hiérarchie monastique). Elle était toujours, comme elle le disait elle-même, une aide. Rien ne lui était entièrement confié pour qu'elle en ait la responsabilité. Nous savons que Thérèse a toujours été assistante de la mère des novices. Léonie voyait une similitude entre elle et Thérèse dans ce domaine. Rien de concret ne lui était jamais confié seule. Mais elle trouvait pourtant un chemin dans tout pour se rapprocher de Dieu.
À cause de tout ce que Léonie a traversé dans sa vie, des douleurs, des souffrances et des incertitudes, elle a commencé – sur la base de cette expérience – à aider les sœurs au couvent qui avaient des difficultés, des souffrances dans leurs familles ou connaissaient des crises dans leur vocation religieuse. Elle a commencé à s'occuper d'elles, car elle savait ce que c'était, ayant elle-même vécu des choses difficiles. Elle a pris conscience que ses limites – le fait de ne pas être la meilleure, la plus parfaite, la plus belle ou la plus capable – étaient pour elle des moyens, un chemin pour atteindre le but qui était le sien : être sainte, appartenir à Christ. Elle ressentait à nouveau les mêmes difficultés, les mêmes soucis, le dégoût, la fatigue de tout genre – mais elle sentait que toutes ces souffrances étaient pour elle une purification, que Dieu travaillait ainsi en elle. C'est pourquoi elle le remerciait pour tout. Elle écrivait ainsi dans ses lettres, et nous pouvons observer qu'elle est une fidèle élève de sa jeune sœur Thérèse dans sa petite voie.
Léonie a écrit :
« Je suis la faiblesse même. Je sais très bien que Jésus ne demande rien de plus que mes efforts. Et donc je ne me laisserai décourager par rien, même si je suis complètement impuissante. Et c'est précisément cette faiblesse qui est ma force. »
Tout au long de sa vie, elle a été accompagnée de maladies. Elle avait constamment des problèmes de peau, souffrait de migraines, avait des ennuis dentaires et les a également rapidement perdues. Elle a souvent été victime de nausées d'estomac, avait des ongles malades sur les mains, attrapait facilement des rhumes, et ces rhumes évoluaient bientôt en bronchites, en pneumonies. Un calvaire l’a accompagnée, souffrances après souffrances. Elle a dû subir une opération du genou et depuis ce jour, ses jambes ne lui ont pas fidèlement servi en position debout ou en marchant. Le rhumatisme a progressivement courbé sa silhouette, elle se tenait courbée comme une vieille femme. Et tout cela était lié à sa douleur !
Léonie était donc un enfant à problèmes. Elle a soucié ses parents et tous les proches autour. Il était difficile de s'entendre avec elle, elle avait des problèmes de santé constants, des difficultés. Tout ce qu'elle entreprenait dans la vie, cela échouait (je parle ici de ses tentatives de vie religieuse). Pourtant, il est remarquable de constater à quel point elle est devenue une femme mature. À sa mort, les pèlerins ont commencé à se rendre sur sa tombe et il est remarquable que de toutes les sœurs de Thérèse, les gens ont commencé à montrer une vénération envers Léonie. Ils venaient sur sa tombe et les visitandines recevaient au couvent des nouvelles d’exaucements de prières à la faveur de Léonie. Donc, ni Pauline, ni Marie, ni Célina, mais après Thérèse, un autre saint de la famille Martin devient cet enfant à problèmes – Léonie. Et un processus diocésain a déjà été engagé en vue de sa béatification, des témoignages sont collectés sur sa vie. Que le témoignage de sa vie soit pour nous tous un espoir que personne n'est un cas désespéré – aucun individu à problèmes, aucun enfant à problèmes.