P. Gorazd Cetkovský, O.Carm.
Dans cet article, je voudrais nous offrir la possibilité de jeter un coup d'œil sur la façon dont Edith Stein, plus tard carmélite déchaussée sous le nom de sœur Thérèse-Bénédicte de la Croix, vivait les fêtes de Pâques. De nombreux témoignages de sa vie ont été conservés, ce qui nous permet de porter un regard assez détaillé.
Je me concentrerai uniquement sur une série de six Pâques consécutives (de 1928 à 1933), qui occupent une place particulière et une forme singulière dans la vie d'Edith Stein. À cette époque, Edith était déjà chrétienne, mais pas encore carmélite dans un monastère. Ces six fêtes de Pâques sont liées par le fait qu'Edith Stein les a vécues à Beuron. Le monastère bénédictin local était entre autres un centre renommé d'art spirituel et de renouveau liturgique.
Quelle était alors la situation de vie d'Edith ? Pour donner un contexte, je rappellerai brièvement les données les plus importantes de sa vie. Elle est née en 1891 dans une famille juive à Wrocław, donc en Allemagne à l'époque. Elle a étudié la philosophie et, à l'âge de trente ans, elle s'est convertie à la foi catholique. Elle a été baptisée le Nouvel An de 1922. Un vieux prêtre expérimenté qui l'a préparée au baptême a cherché à lui trouver, après son baptême, un environnement qui lui convenait. Il s'est donc tourné vers son ami, le prélat instruit Josef Schwind, vicaire général du diocèse de Spire. Celui-ci est devenu pour Edith un grand soutien, non seulement en tant que conseiller spirituel. Il la comprenait, lui consacrait du temps, et l'a aidée à trouver un emploi dans la vie pratique : un poste d'enseignante à l'école des sœurs dominicaines directement à Spire. C'est là qu'Edith a commencé à enseigner en 1923. L'école dirigée par des religieuses représentait, en plus d'une source de revenus, un environnement propice à sa propre vie spirituelle. Vivre près du monastère, avoir la possibilité d'aller prier à l'église à tout moment, visiter le prélat Schwind le dimanche, tout cela était très important pour elle. Lorsque, après plusieurs années passées à Spire, elle est retournée chez elle à Wrocław, elle a mentionné qu'il n'était pas du tout facile pour elle de s'habituer à un autre environnement.
Alors qu'elle rentrait chez elle à Wrocław pour les vacances d'été chez sa mère et sa famille, elle passait les fêtes de Noël et de Pâques ailleurs. « Pendant les fêtes, c'est particulièrement difficile pour moi à la maison (tu sais certainement que mes proches ne partagent pas notre foi), » a-t-elle mentionné un jour dans une lettre à l'une de ses étudiantes (153).1 C'est pourquoi elle ne retournait pas chez sa famille pour les fêtes. Nous savons qu'en 1925 et 1927, elle a passé Pâques dans un endroit appelé Liebfrauenberg, qui appartient à la paroisse de Bergzabern, où elle a été baptisée. En effet, il y avait un sanatorium dirigé par des sœurs, dont le conseiller spirituel était le prélat Schwind.
En 1927, cependant, Josef Schwind est décédé. Pour Edith, c'était une grande perte. À cette époque - pendant les Pâques de 1928 - elle s'est rendue à Beuron pour la première fois à la suggestion de son ami, le jésuite Erich Przywara. En plus de vivre spirituellement cette fête, son but était de faire connaissance avec l'abbé du monastère local, Rafael Walzer. Cet homme très capable est ensuite devenu son directeur spirituel pour les années à venir. Bien qu'il n'ait que trois ans de plus qu'elle, Edith avait beaucoup de respect pour lui.
Elle a passé sa deuxième Pâques à Beuron l'année suivante, en 1929, et nous en sommes informés plus en détail, car cette fois-ci, elle n'est pas venue seule. Parmi les élèves et les religieuses de l'école de Spire où elle vivait et enseignait, Edith avait également consacré du temps à quelques-unes d'entre elles en privé. Parmi elles se trouvait une jeune sœur dominicaine, Agnella Stadtmüller. Edith l'a d'abord préparée pour le baccalauréat complémentaire et pour des études universitaires. Puis plusieurs années se sont écoulées où elles sont restées en contact régulier. Au printemps de 1929, Edith lui avait préparé un cadeau spécial : elle avait convenu avec la supérieure que sœur Agnella pourrait passer Pâques avec elle à Beuron. Lorsque sœur Agnella a par la suite rédigé un résumé de tous ses souvenirs d'Edith Stein, elle a désigné ces jours passés ensemble à Beuron comme le sommet de tout ce qu'elle avait pu vivre avec Edith.
Edith considérait son séjour pascal à Beuron, surtout la Semaine Sainte, comme des exercices spirituels. Elle se plongea dans le silence. Il est également évident à partir de sa correspondance conservée qu'elle s'efforçait de régler des lettres avant ou de les reporter à des jours ultérieurs. Cependant, elle savait aussi se montrer très tactique. Dans une lettre, elle écrit : « J'écris à l'avance, car demain, le Dimanche des Rameaux, j’aimerais déjà commencer le silence. Mais je vous envoie néanmoins, dès les deux premiers jours - je suis ici depuis jeudi soir - la plénitude de paix, de calme et d'amour... » (143) À cette « boîte » de paix et d'amour, elle croît tant, qu'elle ajoute à ces phrases déjà citées un message qu'elle prédit sera triste pour la destinataire de sa lettre. Cependant, Edith était capable de rompre son silence pour une raison sérieuse, par exemple quand elle devait exprimer son opinion à une étudiante sur sa décision de rejoindre un monastère. Elle lui a écrit le strict nécessaire et ajoute : « Je ne compte pas écrire davantage sur moi cette fois-ci, car je suis déjà dans le silence aujourd'hui. » (188)
Sœur Agnella se souvient qu'Edith se levait à une heure très matinale ces jours-là pour pouvoir participer aux premières prières monastiques, qui avaient lieu à l'église vers quatre heures du matin. Elle a elle-même incité Edith à se reposer après l'effort scolaire et à venir à l'église pour la messe matinale. De même, après le déjeuner, elle lui permettait de se reposer - une sorte de pause dans le silence des exercices : elles se promenaient dans un endroit tranquille et prenaient un moment pour discuter. « D'un ton de conversation léger, elle me parlait habituellement des événements liturgiques que nous venions de vivre ou que nous aurions bientôt à vivre. (...) Le Jeudi Saint, le Vendredi Saint et le Samedi Saint étaient pour elle des jours de profond silence et de grave recueillement, jusqu'à ce que résonne l'alléluia pascal. »
Que le centre des Pâques pour Edith reposait réellement dans la prière liturgique est également attesté par ses inscriptions dans le livre d'hôtes du pensionnat Mayer, où elle séjournait habituellement à Beuron. À la fin de son premier séjour là-bas durant Pâques de 1928, elle a noté dans le livre (60) :
Laetatus sum in his quae dicta sunt mihi: in domum Domini ibimus.
Je me suis réjoui lorsque l'on m'a dit : Allons à la maison du Seigneur. En espérant que bientôt je pourrai à nouveau, depuis la maison d'hôtes au pont de bois, aller à la "maison du Seigneur" et en profonde gratitude
Dr. Edith Stein, Spire, monastère de Sainte Madeleine
(Lorsque Edith devait se rendre à Beuron pour la première fois à Pâques en 1928, elle souhaitait séjourner dans la maison d'exercices "Maria Trost", que les Sœurs de la Charité de Saint Vincent de Paul avaient à Milosrdné (consecrétée trois ans auparavant). Mais comme des exercices pour enseignants y avaient lieu à ce moment-là, la sœur supérieure a dû la refuser et lui a recommandé un logement privé "très proche". Il s'agissait probablement de ce pensionnat où elle a séjourné pendant Pâques.)
Il est intéressant de noter dans quoi les souvenirs de sœur Agnella concordent avec ce qu'Edith elle-même exprime dans ses lettres à d'autres amis. Il s'agit de la conviction que les Pâques à Beuron leur ont apporté des fruits durables. Sœur Agnella a écrit : « Ce que la sainte liturgie de Pâques nous a donné est durable et ne peut disparaître. » Et Edith, une semaine après Pâques, a écrit dans une lettre à une religieuse de Munich, où sœur Agnella est ensuite partie : « Vous verrez certainement encore des reflets de Beuron chez sœur Agnella. Ce que l'on emporte d'ici est durable. Et en douze jours, on peut y réunir un trésor qui fournit une nutrition durable et aide à digérer tout ce qui vient de l'extérieur. C'est la réponse à la question de savoir comment je vais. » (68)
Un autre souvenir, que sœur Agnella a dit qu'elle n'oublierait jamais, était lié à leur rencontre avec le père archevêque Rafael, lorsqu'elles sont allées le remercier ensemble à la fin de leur séjour. Pour Edith, il n'était pas seulement un hôte. Elle lui confiait sa vie spirituelle et suivait vraiment ses conseils. C'est lui qui l'a également dissuadée d'entrer dans un monastère en justifiant qu'elle devait utiliser ses talents (dans une activité extérieure) et aussi pour épargner à sa mère un grand chagrin qu'elle lui infligerait ainsi. Un jour, Edith l'a appelé - certes non sans humour, mais aussi sans raison - "son abbé". Dans ses souvenirs intitulés "Comment je suis arrivée au Carmel de Cologne", elle a écrit : « Depuis des années, j'avais émis des vœux privés. Depuis que j'ai acquis un certain type de foyer monastique à Beuron, je pouvais voir en l'archevêque Rafael "mon abbé" et lui soumettre toutes les questions importantes de ma vie. »2 Dans une lettre, elle a même mentionné une conversation avec lui : « J'ai aussi pu tout exprimer de manière tout à fait non forcée, et tout a été reçu avec bienveillance. Comme vous le savez, il n'y a pas de "diplomatie" ici et aucun arrière-pensée. » (88)
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| Rafael Walzer (1888–1966) a été élu abbé du monastère de Beuron alors qu'il n'avait que trente ans. Il a fondé à Beuron un institut théologique et une grande bibliothèque, a commencé à publier des revues bénédictines et a contribué à la fondation de plusieurs autres monastères. En 1935, en raison de problèmes avec le régime nazi, il s'est exilé en Suisse, puis en France et en Algérie. Il ne retourna en Allemagne qu'en 1964. Il est enterré à Beuron. |
Il a également conseillé une approche similaire aux autres. À une de ses anciennes étudiantes, qui envisageait maintenant d'entrer dans un monastère et qui est finalement devenue carmélite, Edith a écrit : « J'aimerais que tu parles sérieusement avec le père archevêque avant de demander d'être reçue quelque part. » (239)
Et ce n'étaient pas des détails, dont elle parlait à son conseiller spirituel. Pendant les Pâques de 1930, elle a discuté avec lui de la situation d'une de ses anciennes élèves qui venait de rejoindre un monastère deux semaines auparavant. Il devait y avoir des difficultés, car à cette occasion, Edith a utilisé les mots : « avenir problématique ». (88) Le père archevêque connaissait probablement la jeune fille et avait lui-même intérêt à ce qu'elle reçoive l'aide nécessaire. Puis, à la fin de cette même année, lorsque Edith envisageait de quitter Spire pour avoir plus de temps pour son travail scientifique et ses activités de professeur, elle mentionne dans une lettre qu'elle ne veut pas perdre de temps à réfléchir à cela pour l'instant, mais s'y penchera seulement pendant les vacances de Noël. « Il faut bien réfléchir à cela à Beuron. » (118)
Un passage de sa correspondance révèle qu'Edith devait également justifier devant elle-même sa relation avec l'environnement de Beuron. Le Dimanche des Rameaux de 1932, elle écrivait depuis Beuron à sa student, qui deviendra plus tard carmélite :
Évidemment, j'ai aussi réfléchi à comment justifier le fait que je viens ici si souvent. Mais en fin de compte, il faut également donner à la vie intérieure la nourriture dont elle a besoin, surtout quand on doit beaucoup dépenser à l'extérieur. Il est naturellement impossible de discuter de cela avec des gens qui sont purement matérialistes et qui n'ont aucun sens des valeurs spirituelles et psychiques. (188)
Son séjour à Beuron pendant les Pâques de 1933, donc peu de temps après l'arrivée au pouvoir d'Adolf Hitler en Allemagne, a été d'une grande importance. Elle a écrit à ce sujet :
« Cette fois, un aspect particulier m'y a conduite. Ces dernières semaines, je me suis demandée si je pouvais faire quelque chose concernant la question juive. Finalement, j'ai conçu le plan de me rendre à Rome et de demander au Saint-Père en audience privée une encyclique. Cependant, je ne voulais pas entreprendre un tel pas seule. »3
Bien que cela ait été un peu stressant, car le père archevêque devait rentrer du Japon à ce moment-là, elle était néanmoins certaine qu'il voudrait être au monastère pendant les fêtes. Et ils se sont effectivement rencontrés. Edith abandonna son projet de voyage à Rome, mais par l'intermédiaire du père archevêque, elle envoya une lettre au Saint-Père lui présentant sa demande. (Pendant soixante-dix ans, sa lettre a été conservée dans les archives secrètes vaticanes, il n'était pas certain qu'elle existât même, encore moins son contenu exact. Ce n'est qu'en 2003 que ces documents ont été déclassifiés. La lettre d'accompagnement du père archevêque à la lettre d'Edith est datée du 12 avril 1933, ce qui était le mercredi de la Semaine Sainte de 1933.) Ainsi, Edith a écrit sa lettre au pape à Beuron à l'occasion des Pâques de 1933.
Elle considérait même le moment de sa décision finale de quitter pour un monastère comme découlant de son séjour à Beuron. « Environ dix jours après mon retour de Beuron (après Pâques 1933), l'idée m'est venue : N'est-il pas enfin temps d'aller au Carmel ? » C'est pourquoi les Pâques de 1933 ont été ses dernières à Beuron. Encore cette année-là, elle est entrée au monastère et a vécu les neuf restantes Pâques de sa vie en tant que carmélite.
Les Pâques n'ont donc pas été pour Edith un moment d'évasion des gens et d'extraction dans le monde de la liturgie. Comme cela est révélateur pour toute sa vie, même dans sa façon de vivre les Pâques, elle demeurait une personne ouverte aux autres, aux relations humaines profondes et aux valeurs. Cela se manifeste également dans les faits que nous avons déjà rappelés. Elle a su partager la beauté de ses Pâques à Beuron avec son élève, « son grand enfant », comme elle l'a également nommée ailleurs. Dans le père archevêque, elle ne cherchait pas seulement une "institution" - un conseiller spirituel, mais en même temps un homme, leur relation était profondément amicale.
Ce dimension de ses Pâques est clairement visible dans des circonstances ultérieures. Lorsqu'elle ne voulait pas passer Noël en 1932 à Münster, où elle travaillait alors, et qu'elle ne voulait pas partir trop loin à cause de la surcharge de travail (225), elle cherchait un refuge approprié quelque part à proximité. À ce moment-là, elle choisit le monastère des ursulines à Dorsten. En effet, les sœurs qui y étudiaient faisaient partie de l'institut où Edith travaillait et vivait, si bien qu'elles se connaissaient bien. Quatorze jours après son départ de là, elle écrivait à leur supérieure : « Je voudrais encore une fois vous remercier très chaleureusement pour les jours paisibles et bénéfiques de Noël et pour les heures que vous m'avez consacrées. Je dois vous avouer que ma décision d'aller à Dorsten n'était pas seulement motivée par le désir de solitude monastique pendant les jours de fête, mais aussi par mon pressentiment que quelque chose d'intérieur me relie déjà à vous et que notre rencontre personnelle pourrait avoir du sens. Vous en savez peut-être plus que moi à ce sujet. » (231)
De plus, sa manière de vivre les fêtes lui offrait la possibilité de prier pour les autres. Elle-même comptait sur la prière des autres et aimait leur demander de prier pour elle. À une de ses étudiantes, qui rencontrait des difficultés d'apprentissage, Edith écrivit après Noël : « J'ai beaucoup pensé à toi et à ta grande demande à Beuron. » (128)
Essayons maintenant de nous concentrer sur ce qui à proprement parler faisait partie de ses Pâques à Beuron, ce qui en était pour elle de beau. Dans une lettre au printemps 1930, elle parle de son emploi du temps chargé et de son attente pour les Pâques : « Au milieu de cette abondance (de travail), ma soif de calme dans la liturgie augmente naturellement, et je pense donc à me rendre à Beuron le plus vite et directement possible. » (84) En d'autres termes : elle recherche un calme qui englobe la liturgie.
Un autre de ses lettres exprime encore plus clairement pourquoi, pendant Noël 1932, elle est allée chez les ursulines de Dorsten. « Pendant les jours de fête, je veux fuir dans l'isolement monastique avec une belle liturgie : pas à Gerleve (qui était un monastère bénédictin voisin qu'elle connaissait bien), car j'ai peur de l'afflux dans l'église et encore plus dans le monastère ; mais ici tout près, chez les ursulines à Dorsten, qui m'ont invité depuis longtemps. » (225) Ici résonnent donc trois motifs déterminants :
- isolement monastique,
- une belle liturgie,
- un cadre amical.
Edith s'est peut-être le plus longuement exprimée sur ses Pâques à Beuron dans une lettre adressée à sœur Adelgundis Jägerschmidt, son ancienne élève (seulement quatre ans plus jeune qu'Edith) de Fribourg, où Edith avait autrefois dirigé un séminaire de philosophie en tant qu'assistante du professeur Husserl. À cette sœur, le jour de Pâques elle écrivait :
« Chère sœur Adelgund,
Samedi Saint est passé trop rapidement pour que je puisse vous envoyer des vœux pascaux. Je peux donc maintenant dire un peu plus. Je ne sais pas où commencer et où m'arrêter. Et la meilleure partie de ces jours richement bénis ne peut être dite, encore moins écrite. « Praestolari in silentio salutare Dei » (Attendre en silence le salut de Dieu) était le texte du sermon du Vendredi Saint, que l'abbé avait encore prononcé lui-même : le silence du Jeudi Saint comme armure, le silence du Vendredi Saint comme combat, le silence comme victoire - une allégresse muette de la joie pascale. Nous voulons y rester. » (88)
Ces lignes ne représentent qu'une petite "fenêtre" donnant un aperçu des Pâques d'Edith à Beuron. Comme elle aimait le silence, elle se taisait aussi sur sa propre expérience intérieure des fêtes. Mais il est suffisamment évident à partir de ses mentions que ce silence ne signifiait pas un vide. À la sœur Agnella, qu'elle connaît bien, elle a écrit lors de ses derniers Pâques à Beuron, le lundi de Pâques de 1933 :
« Chère sœur Agnella,
Vous savez combien ces jours ici sont remplis. C'est pourquoi je vous adresse également chaleureusement un vœu pascal en retard... » (244)
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| Une œuvre significative de l'École d'art de Beuron est le tout premier monastère de bénédictines de la congrégation bénoise. Il a été construit à Prague à Smichov entre 1888 et 1891 avec l'église Saint-Gabriel. En 1904, 14 sœurs ont fondé le nouveau monastère de Sainte-Hildegard près d'Eibingen. En 1919, les sœurs de Smichov, qui craignaient pour l'avenir de leur communauté en raison de leur nationalité allemande dans la nouvelle république, ont vendu tout le monastère et sont parties en Allemagne. Photographié par Štěpán Macháček |
Bien que j'ai découvert cette série de six Pâques d'Edith Stein (ou plutôt d'Edith elle-même) avec un grand intérêt, j'ai néanmoins ressenti une légère déception à la fin. J'espérais que les idées que nous tirerions de cette rencontre avec elle seraient bénéfiques à un large public. Cependant, il s'est avéré que, bien qu'Edith n'ait pas encore été religieuse à ce moment-là, elle était déjà beaucoup attachée au milieu religieux et sa piété avait beaucoup de caractère monastique. À sœur Adelgund, elle termine une de ses lettres en 1930 (78) par ces mots : « in desiderio vitae monasticae s avec vous liée... » - ce qui peut être traduit par : « dans le désir d'une vie monastique » (bien qu'il soit théoriquement possible de traduire également : « dans le désir caractérisant la vie monastique »). Nous avons déjà mentionné ses vœux privés. Et nous avons également pu remarquer qu'après sa conversion, elle a presque toujours vécu près d'un monastère ou dans une école où des religieuses enseignaient et étudiaient. Et en effet - dans ses notes "Comment je suis arrivée au Carmel de Cologne", Edith indique qu'elle avait désiré le Carmel depuis son baptême, mais qu'il avait longtemps été impossible de réaliser ce désir. Elle écrit littéralement : « L'attente est devenue pour moi finalement très sévère. Je suis devenue une étrangère dans le monde. »
Tout comme Edith l'était alors - nous pourrions dire - une religieuse sans habit, elle était aussi très attachée à Beuron comme monastère. Comme nous l'avons entendu, elle l'a appelé "son monastère". Sœur Agnella, dans ses souvenirs sur leurs Pâques communes à Beuron, a écrit au moment de leur départ : « Puis nous avons quitté Beuron - notre cœur y est resté. » Et Edith s'exprime de manière similaire. Trois semaines après Noël (en janvier 1931), elle écrivit dans une lettre : « J'ai reçu votre charmante lettre alors que j'étais encore à Beuron bien-aimé. Mon cœur y est encore et ne vient ici que lorsque c'est absolument nécessaire ; sinon, il attend que je revienne là-bas, ce qui signifie un aperçu pour la Semaine Sainte... » (131) Et pourtant, il ne s'agissait pas d'une attache malsaine à cet endroit ou aux gens qu'elle rencontrait là. Après tout, en dehors de Beuron, elle savait accomplir une multitude d'œuvres créatrices concentrées, vivre une relation profonde avec Dieu et entretenir de belles relations avec de nombreuses personnes.
Ainsi, Edith Stein peut également être un modèle pour une personne pieuse vivant dans un emploi civil. Après son retour des fêtes pascales (en 1932), elle a écrit à une amie depuis Münster :
« Votre chère lettre de Pâques m'a trouvée à Beuron. (...) J'ai pu être presque deux semaines un heureux moine une fois de plus. D’ailleurs, ici aussi, je me partage un peu différemment entre la prière et le travail... » (235) Cela montre qu'en dehors de Beuron, Edith n'était pas une personne malheureuse et déracinée, mais que la richesse intérieure accumulée l'accompagnait et elle vivait d'elle.
Pour conclure, j'ai gardé un événement qui ne s'est pas produit directement à Beuron, mais en chemin. Lorsque Edith se rendait au monastère pour la dernière de ses six séjours de Pâques, elle voulait alors - comme nous l'avons dit - aussi parler de son projet de s'adresser au Saint-Père. Elle a écrit plus tard à ce sujet :
« Bien que cela corresponde à ma nature d'entreprendre un tel acte extérieur, je ressentais que ce n'était pas encore "le bon". Mais je ne savais pas en quoi "le bon" devait consister.
À Cologne, j'ai interrompu mon voyage du jeudi soir au vendredi matin. J'avais une catéchumène là-bas à qui je devais consacrer un peu de temps à chaque occasion possible. Je lui ai écrit pour savoir où nous pourrions aller prier "l'heure sainte". C'était la veille du premier vendredi d'avril et en ce "année sainte" 1933, la commémoration de la Passion de notre Seigneur avait lieu partout d'une manière particulièrement solennelle.
À huit heures du soir, nous sommes arrivées à l'heure sainte au Carmel de Cologne-Lindenthal. Le prêtre avait donné un discours (...) Il parlait magnifiquement et émouvant, mais ce qui m'occupait plus profondément que ses mots, c'était autre chose. Je discutais avec le Sauveur et lui disais que je savais que c'était sa croix qui était maintenant imposée aux Juifs. La plupart ne le comprennent pas ; mais ceux qui le comprennent doivent l'accepter en son nom avec empressement. Et que je voulais le faire, juste qu'il me montre comment. Lorsque la dévotion s'est terminée, j'avais la certitude intérieure que j'avais été entendue. Mais je ne savais pas encore en quoi consistait ce fait de porter la croix...
Le lendemain matin, je poursuivais mon voyage vers Beuron. »
Cette prière importante dans l'église dCologne ne faisait pas directement partie des Pâques d'Edith. Mais je crois qu'elle était reliée à elles. Je crois qu'avec toutes les Pâques d'Edith au monastère de Beuron, a émergé sa profonde attention envers le Sauveur, envers sa croix et son prix rédempteur.
Que nos Pâques (combien de fois déjà à tel ou tel endroit ?) soient toujours un renouveau spirituel, et qu'elles soient des moments de ferme attachement au Seigneur Jésus et parfois même de préparation sensible pour les grands moments de notre vie.

